Un profil de djihadistes inédit en France

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UN NOUVEAU PROFIL DE DJIHADISTES A FAIT SON APPARITION EN FRANCE
UN NOUVEAU PROFIL DE DJIHADISTES A FAIT SON APPARITION EN FRANCE

par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - La principale nouveauté des attentats de vendredi à Paris, au-delà de leur caractère coordonné et massif, est l'apparition du profil inédit en France du kamikaze résolu à se faire sauter en causant le maximum de victimes, estiment les experts.

Ces derniers jugent le phénomène d'autant plus préoccupant qu'il suppose une logistique complexe sur le territoire même où sont commis les attentats ou à proximité immédiate et rend plus difficile le travail de l'antiterrorisme.

"C'est ce que tous les spécialistes redoutaient parce que c'est techniquement beaucoup plus difficile à repérer", estime le député européen Arnaud Danjean, ancien des services français de renseignement et expert des questions de sécurité.

"Et c'est ce qu'il y a de plus épouvantable : ça engendre une suspicion généralisée dévastatrice", a-t-il dit à Reuters.

Les trois hommes qui ont actionné leur ceinture d'explosifs à proximité du Stade de France et l'auteur d'un attentat-suicide identique dans un restaurant du XIe arrondissement entrent très clairement dans la catégorie des kamikazes. Parmi ces quatre hommes, deux au moins sont Français.

Ismaël Omar Mostefaï, un des trois hommes qui ont attaqué la salle de concert Le Bataclan avant de se faire sauter lors de l'assaut des forces de l'ordre, a un profil hybride.

Ce presque trentenaire né à Courcouronnes (Essonne) dans une famille de cinq enfants est le premier des sept djihadistes tués vendredi à avoir été officiellement identifié.

Ce petit délinquant condamné huit fois sans incarcération entre 2004 et 2010, fiché cette année-là pour radicalisation islamiste, s'était fait oublier depuis lors. Il a habité à Chartres au moins jusqu'en 2012, est marié, père d'une fillette.

LAVAGE DE CERVEAU

Les enquêteurs ont établi que la Turquie lui avait délivré un visa et cherchent à savoir s'il est allé, comme d'autres activistes islamistes français, en Syrie.

Ce "voyage initiatique en terre de djihad" fait partie du parcours type des apprentis djihadistes, rappelle le sociologue Farhad Khosrokhavar, dans une interview à Libération.

"Ce passage est aussi essentiel en ce qu'il permet au futur kamikaze de devenir étranger à sa propre société d'origine et d'acquérir la cruauté nécessaire pour le passage à l'acte sans culpabilité ni remord", explique-t-il.

Ismaïl Omar Mostefaï n'est pas passé par la case prison, souvent synonyme de radicalisation pour les djihadistes français, mais aurait fréquenté la mosquée de Lucé, dans la banlieue de Chartres. Il y aurait suivi les enseignements d'un islamiste radical marocain venant de Belgique - une des pistes multiples pointant vers ce pays dans cette affaire.

Un responsable de la mosquée, Karim Benayed, a cependant déclaré à Reuters ne pas avoir vraiment de souvenirs de lui et douter qu'il se soit radicalisé dans ce lieu de culte.

"Je l'ai peut-être croisé mais je ne le connaissais pas. On ne peut pas dire qu'il fréquentait la mosquée si fréquenter veut dire tous les jours", dit-il. "Il est peut être passé ici mais ce n'est pas ici qu'il s'est radicalisé."

Pour le président de l'Observatoire international du terrorisme, Roland Jacquard, le fait qu'il ait été porteur, comme les six autres djihadistes tués vendredi, d'une ceinture d'explosifs et l'ait actionné démontre un degré supplémentaire dans la radicalisation des activistes islamistes en France.

"Pour que ce petit délinquant auto-radicalisé accepte de se suicider, imaginez le parcours qu'il a franchi dans sa tête", fait valoir cet expert. "Cela veut dire qu'il a eu un lavage de cerveau et il faut savoir par qui."

CEINTURES EXPLOSIVES

Un avis partagé par Arnaud Danjean, pour qui on ne passe pas au stade du kamikaze en s'auto-radicalisant sur internet.

"Jusqu'ici, ce n'était pas culturellement dans la tradition des activistes français", explique-t-il. "Aujourd'hui, ce tabou-là tombe : il y a des gens, citoyens français, qui sont prêts à se faire péter en France, au milieu de Français."

Selon une source proche des services de sécurité, "il y a forcément eu une préparation psychologique méthodique et organisée pour le passage à l'acte".

Un tel conditionnement psychologique suppose un réseau structuré, souligne Arnaud Danjeau, selon qui il a cependant pu être effectué hors de France, par exemple en Belgique, ou lors d'un séjour dans une zone de combat au Proche-Orient.

Plus préoccupant encore : selon l'enquête, les ceintures d'explosifs dont étaient équipés les sept djihadistes tués vendredi, toutes identiques, démontrent une maîtrise technique autrement plus pointue que le maniement de Kalachnikov.

"On a forcément sur le territoire français des gens capables de fabriquer des gilets explosifs en grand nombre", estime Roland Jacquard.

Arnaud Danjean n'exclut cependant pas, pour sa part, que ces ceintures aient pu être fabriquées dans un autre pays européen, comme la Belgique, d'où plusieurs activistes impliqués dans les attentats semblent être venus.

(avec Matthias Blamont à Chartres, édité par Yves Clarisse)

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