Rescapés des bombes A, ils militent au Japon contre le nucléaire

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RESCAPÉS DES BOMBES A, ILS MILITENT AU JAPON CONTRE LE NUCLÉAIRE
RESCAPÉS DES BOMBES A, ILS MILITENT AU JAPON CONTRE LE NUCLÉAIRE

par Linda Sieg

FUKUSHIMA, Japon (Reuters) - Quand Atsushi Hoshino a créé il y a trente ans à Fukushima un groupe de "hibakusha", les rescapés des explosions atomiques de Hiroshima et Nagasaki, il n'était pas de bon ton de critiquer l'industrie nucléaire civile, sur laquelle reposaient de nombreux emplois.

Jusqu'au tsunami géant du 11 mars 2011 qui a dévasté la centrale numéro 1 de Fukushima, provoquant le plus grave accident nucléaire civil depuis Tchernobyl en 1986.

"Jusque-là, (..) j'étais mal à l'aise vis-à-vis de l'énergie nucléaire mais pas assez pour m'y opposer. Ou plutôt, j'étais dans une situation où il m'était impossible de m'y opposer", raconte ce vieillard de 87 ans qui habite la ville de Fukushima, à 60 km de l'usine, la première centrale nucléaire civile mise en service au Japon, en 1971.

Aujourd'hui, Atsushi Hoshino, rescapé du bombardement du 6 août 1945 à Hiroshima, appartient à cette majorité de Japonais qui s'opposent au redémarrage des réacteurs voulu par le Premier ministre Shinzo Abe.

Lundi prochain, lendemain du 70e anniversaire de l'explosion atomique de Nagasaki, le 9 août 1945, la centrale de Sendai sera la première des quelque 50 centrales nucléaires de l'archipel à reprendre ses activités depuis la catastrophe de 2011.

"Je pense que le risque de l'énergie nucléaire et le fait que les êtres humains soient incapables de le contrôler est devenu clair. Aucun de ces réacteurs ne devrait redémarrer", estime Atsushi Hoshino.

Un avis que partage Akira Yamada, président du groupe des "hibakusha" de Fukushima. Même si les deux hommes, devenus professeurs d'université après la guerre, prennent soin de faire une distinction entre nucléaire civil et nucléaire militaire.

TRAUMATISMES

Atsushi Hoshino était lycéen et travaillait dans une usine de munitions quand la première bombe atomique de l'Histoire est tombée sur Hiroshima le 6 août 1945, entraînant immédiatement la mort de 100.000 personnes, près de 140.000 au total dans les cinq mois suivant l'explosion.

Il se trouvait en dehors de la ville mais il y est retourné chercher ses camarades portés disparus. Son souvenir le plus traumatisant reste la découverte de deux d'entre eux, l'un apparemment indemne mais inconscient, l'autre carbonisé jusqu'au nez, aux lèvres et aux yeux.

Le premier est mort dans un camion qui les ramenait vers leur dortoir. Le deuxième est resté vivant un peu plus longtemps, le corps infesté d'asticots, que Hoshino retirait à l'aide d'une pince à épiler.

"Aujourd'hui encore, je ne peux oublier", dit-il.

Yoshiteru Kohata, 86 ans, a survécu à l'explosion de Nagasaki trois jours plus tard. Il est revenu dans sa ville natale de Fukushima quelques années après la guerre.

Il a longtemps cherché à oublier les jours d'après le bombardement, passés à aider les blessés et à transporter les cadavres vers les montagnes pour les inhumer. Il se souvient d'une jeune femme hurlant "Arrêtez je vous en prie" alors qu'un médecin militaire l'opérait sans anesthésie.

"Aujourd'hui encore, quand je raconte cette histoire, les larmes me montent aux yeux et ma poitrine se serre", avoue cet instituteur à la retraite.

UNE "GUERRE D'AGRESSION"

Akira Yamada, 89 ans, se trouvait chez lui, à 2,5 km du centre de l'explosion du 6 août sur Hiroshima, quand il a vu le ciel se charger de nuages noirs et de flammes rouges. Il pressentait depuis quelques mois que le Japon, qui allait capituler le 15 août, était condamné à perdre la guerre.

Il était au collège quand son cousin, d'un an plus âgé, a décidé de postuler au Yokaren, l'école préparatoire des pilotes de l'aéronavale qui formera nombre de "kamikazes" pour des missions suicides dans les derniers mois du conflit.

"Je lui ai dit: 'Laisse tomber. Le Japon ne peut pas gagner la guerre'."

Son cousin a tout de même rejoint l'académie. Le jour de ses adieux, en février 1945, il lui a déclaré : "Nous n'avons pas d'essence. Nous n'avons pas d'avions. Il ne me reste qu'à mourir. Toi, tu restes en vie et tu travailles pour le Japon."

Deux mois après la capitulation, la famille a appris qu'il était mort dans la bataille d'Iwo Jima.

Comme de nombreux survivants "hibakusha", Atsushi Hoshino, Yoshiteru Kohata et Akira Yamada sont de farouches adversaires de la politique nationaliste de Shinzo Abe, qui cherche à assouplir la Constitution pacifiste du Japon pour permettre aux troupes nippones de combattre à l'étranger.

Le chef du gouvernement va marquer le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale par un discours qui pourrait être moins "repentant" que par le passé.

"Si l'on creuse un peu les raisons de ces bombardements atomiques aux conséquences si inhumaines, on se rend compte que nous avons mené une guerre d'agression", déclare Akira Yamada, qualifiant de "meurtriers" les dirigeants japonais de l'époque.

Atsushi Hoshino se montre encore plus sévère : "Je ne crois pas que Shinzo Abe (...) puisse véritablement admettre que cette guerre était une guerre d'agression criminelle."

(Jean-Stéphane Brosse pour le service français)

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