Nuit Debout, un mouvement sans tête qui continue de marcher

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LE MOUVEMENT NUIT DEBOUT SE POURSUIT MAIS SON AVENIR PARAÎT INCERTAIN
LE MOUVEMENT NUIT DEBOUT SE POURSUIT MAIS SON AVENIR PARAÎT INCERTAIN

par Julie Carriat

PARIS/LYON/TOULOUSE (Reuters) - Depuis 13 nuits, la place de la République, à Paris, voit plusieurs centaines d'étudiants, militants et curieux se rassembler autour d'une estrade où la parole passe d'anonyme en anonyme, avec en ligne de mire une large contestation du gouvernement et de la "privatisation de la démocratie".

Nuit Debout, né le 31 mars à l'issue d'une manifestation contre la Loi Travail au mot d'ordre de "Après la manif, je ne rentre pas chez moi", entend faire converger des luttes disparates et rappelle, en miniature, les Indignés espagnols ou encore le mouvement Occupy Wall Street.

Retrait du projet de loi Travail, zone à défendre du futur aéroport de Notre-Dame-Des-Landes, ouvriers licenciés de Goodyear, dénonciation globale des "patrons" et du libéralisme, féminisme et écologie, le mouvement brasse des arguments disparates et suscite l'incompréhension des élites.

"Ce qui nous rassemble, ce sont les injustices que nous subissons tous. Nous devons nous réapproprier ce dont on nous a dépossédés, nous auto-représenter", explique Adèle, 34 ans et sociologue de formation à Toulouse, où le mouvement a essaimé, comme dans une cinquantaine de villes de province.

A Paris, lors de l'assemblée générale du 42 mars (lundi 11 avril dans le calendrier grégorien, modifié par le mouvement), des étudiants se mélangent avec des encartés au Nouveau parti anticapitaliste (NPA) ou encore des ouvriers syndiqués à Sud.

Des figures politiques - Eric Coquerel, élu du Parti de Gauche, ou Olivier Besancenot (NPA), souvent présent - se font discrètes. Au stand Unef, une militante en interpelle une autre : "Y'a le Parti de Gauche qui racole les jeunes, là!"

"GRÈVE GÉNÉRALE"

Pour Albert Ogien, sociologue directeur de recherche au CNRS, Nuit Debout "reste limité à ces cercles de gens qui depuis des années participent à ces cercles de réflexion, confiné à ces gens à la gauche de la gauche".

En dépit de son refus de toute hiérarchie, deux figures engagées de longue date se détachent du mouvement : le réalisateur de "Merci Patron", un film sur deux salariés d'un grand groupe au chômage, et rédacteur en chef du journal Fakir François Ruffin et l'économiste "atterré" Frédéric Lordon.

Ce dernier s'est prononcé samedi à la tribune pour une "grève générale", tandis que François Ruffin, qui dénonce la "ponction des actionnaires" sur l'économie française, exhorte lui à "brasser plus large" sur la place de la République et à toucher les banlieues et les campagnes.

En dépit de l'engagement de ses militants, les discours de la Nuit Debout prennent garde à tenir à distance partis et syndicats, et refusent l'émergence de leaders.

Lundi, à Paris, un syndicaliste Sud de Renault venu témoigner à la tribune s'explique: "On n'est ni pour ni contre les syndicats, c'est une mobilisation populaire et démocratique des travailleurs qui dépasse le cadre syndicaliste".

Le mouvement, outre son objectif de lutte très large, est loin d'être un phénomène de masse, du moins pour l'instant.

Quand les Indignés de la Puerta del Sol ou les manifestants d'Occupy Wall Street étaient des dizaines de milliers en 2011, ils ne sont pour le moment que quelques centaines à Paris, Toulouse ou Lyon.

Albert Ogien, qui reconnaît la filiation de Nuit Debout avec les Indignés, tempère la portée du mouvement dans le contexte français : "Pour un Mai-68 il ne faut pas être un millier, il faut tout un pays".

"En Mai-68 les gens voulaient la révolution, maintenant on ne sait pas où on va. Une occupation ne peut pas durer indéfiniment", ajoute-t-il, en saluant toutefois les efforts de Nuit Debout pour dépasser la place de la République.

Le mouvement Banlieue Debout, emmené par le Fresnois Almamy Kanouté, tente en effet de sortir de l'entre-soi parisien, notamment à Montreuil où ils étaient 200 vendredi dernier.

AGORA ANONYME

Dans toutes les villes où Nuit Debout se réunit, le tableau est le même. Le mouvement organise son occupation avec cantines, stands de palettes récupérées et, au centre, l’agora.

Ils étaient peut-être 500 mardi soir à Lyon, sagement assis par terre, dans des vapeurs de cigarettes, de cannabis et de bière. Sur le côté se tient une scène improvisée, où les orateurs, anonymes, ou au mieux présentés par leur prénom, se succèdent et tentent de se faire entendre au micro.

L’assemblée utilise ce drôle de langage mis au point dans les rassemblements Nuit Debout. On agite les mains pour dire qu’on est d’accord. On croise les bras pour voter contre.

Les militants sont divisés en différentes commissions, consacrées chacune à une cause particulière.

Ce soir-là, la commission "politiser l’espace public" raconte ses actions, et notamment la distribution de "fausses contraventions sur les pare-brises des voitures avec des vers de Jacques Prévert" et le slogan "Rêve général".

Mais ces relents de Mai-68 ne font pas l'unanimité.

"Dans cette affaire, la démagogie jeune et l'emballement médiatique ont fonctionné à plein", affirme-t-il notant que "ces ersatz de 68 sont le symptôme de la fin d'un cycle historique en décomposition", a déclaré le sociologue Jean-Pierre Le Goff dans une interview publiée mardi dans Le Figaro.

LA CLASSE POLITIQUE PARTAGÉE

Droite et gauche se sont positionnés face au mouvement. Au gouvernement, une tolérance teintée d'avertissement est de mise.

Si le Premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis est allé faire un tour incognito à République dès les débuts du mouvement, il a depuis dénoncé la violence qui s'y est invitée. La nuance a été reprise par Myriam El Khomri, distinguant lundi sur Europe "liberté de manifester" et "liberté de casser".

Lundi, les CRS ont évacué la place de la République et détruit les installations de fortune du groupe, mais le mouvement s'y est depuis réinstallé, soumis à une forte surveillance policière sans pour autant être interdit.

Des membres du gouvernement comme Thierry Mandon et Axelle Lemaire se sont rendus place de la République.

"Il y a une véritable aspiration à un changement, on s'interroge sur la façon de faire de la démocratie, une grande défiance vis-à-vis de tout ce qui représente une institution publique, doublée d'une méconnaissance de leur fonctionnement", a raconté à Reuters la secrétaire d'Etat chargée du Numérique.

"Je vois tout cela comme un laboratoire, une tentative, mais difficile à ce stade de voir sur quoi cela pourrait déboucher."

A droite, hormis Nathalie Kosciusko-Morizet qui a salué dans les médias "une génération qui se pose des questions", l'opposition à Nuit Debout est massive.

François Fillon a jugé le mouvement incompatible avec l'état d'urgence toujours en vigueur.

Le Front national qualifie lui dans un communiqué publié mercredi la place de la République de "centre opérationnel du saccage de Paris".

Posée aux manifestants, la question de l'issue du mouvement irrite: "On nous demande de donner un sens à ce mouvement alors que nous sommes en train de le construire. Laissez-nous du temps", réclame Adèle, à Lyon.

A Paris, Pierre, la vingtaine, n'hésite pas: "La grève générale et le blocage de l'économie".

Faute de revendication précise en dehors du retrait du projet de loi El Khomri, l'avenir du mouvement paraît incertain.

Pour François Miquet-Marty, de l'institut de sondages ViaVoice, "c'est un mouvement riche en terme d'aspiration démocratique mais pauvre en terme de vision partagée".

"Il est difficile d'identifier quelle forme cela peut prendre à l'avenir et avec quelle portée politique", dit-il, ajoutant que "pour l'exécutif c'est quelque chose qu'il serait dangereux de laisser s'amplifier".

(Avec Johanna Decorse à Toulouse, Catherine Lagrange à Lyon, Ingrid Melander, Elizabeth Pineau et Laetitia Volga, édité par Yves Clarisse)

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  • sense78 il y a 8 mois

    Nuit debout et journée couché: voici une excellente manière de rentrer dans la vie professionnelle !

  • acharbi1 il y a 8 mois

    Oui ,aucun intérêt