Le tueur de Nice, entre psychopathe et "born again"

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LE TUEUR DE NICE, ENTRE PSYCHOPATHE ET "BORN AGAIN"
LE TUEUR DE NICE, ENTRE PSYCHOPATHE ET "BORN AGAIN"

par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - Radical violent qui a sublimé son suicide en surfant sur la vague djihadiste ou converti de la dernière heure à l'islam radical version "martyriste" : le profil du tueur de Nice divise les experts de la mouvance islamiste.

Mohamed Lahouaiej Bouhlel avait un intérêt "certain" et, semble-t-il, "récent" pour l'islam radical, selon le procureur de Paris. Mais l'enquête n'a pas révélé à ce stade d'allégeance de sa part au groupe Etat islamique, ni de liens avec des personnes se réclamant de l'organisation djihadiste.

"Il y a un ingrédient essentiel de la radicalisation qui manque, à savoir l'idéologie", estime Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. "La radicalisation, c'est la conjonction d'une action violente et d'une idéologie extrémiste."

Le sociologue, qui préfère parler de "radicalisation par mimétisme", compare le crime de Mohamed Lahouaiej Bouhlel à celui d'Andreas Lubitz, pilote de la compagnie Germanwings qui, en mars 2015, a précipité l'Airbus qu'il copilotait contre un massif des Alpes françaises, tuant 149 personnes.

Andreas Lubitz souffrait de troubles psychotiques.

De même, des membres de la famille de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, ainsi que son ancien psychiatre, ont fait état de problèmes psychologiques et comportementaux le concernant.

"Il y a dix ans, il se serait suicidé, il aurait fait violence à sa famille", juge Farhad Khosrokhavar, qui évoque un "phénomène psychopathologique".

CONVERSION COMME LES "BORN AGAIN"

Et de souligner que le Tunisien de 31 ans était très éloigné des considérations religieuses, s'adonnant à "tout ce qui est interdit par l'islam". Le chauffeur-livreur mangeait du porc, buvait de l'alcool, consommait de la drogue, et avait une vie sexuelle "débridée", selon les premiers éléments de l'enquête.

Mais plusieurs analystes rejettent l'idée d'un "prétexte" islamiste pour cette attaque qui a fait 84 morts.

Dans les jours et semaines précédant son crime, Mohamed Lahouaiej Bouhlel s'est laissé pousser la barbe, invoquant des raisons religieuses, a vendu sa voiture, et vidé son compte en banque, rappelle Mathieu Guidère, spécialiste des mouvements islamistes radicaux. "C'est vraiment le signe d'une idéologie martyriste", dit-il.

Sa "conversion", terme plus appropriée que celui de "radicalisation", est à rapprocher, dit-il, du phénomène des "born again" évangéliques.

"Les 'born again' sont des gens qui, d'un coup, redécouvrent la religion et se convertissent à un mouvement extrêmement radical", souligne le professeur.

Mohamed Lahouaiej Bouhlel a suivi à la lettre les ordres de l'Etat islamique, qui a appelé à tuer "le mécréant" par tous les moyens, notamment en l'écrasant avec une voiture, note par ailleurs François-Bernard Huygue, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques.

"KIT IDÉOLOGIQUE"

En outre, de nombreux djihadistes avaient, comme lui, un passé très peu en phase avec le religieux, souligne-t-il. "C'est peut-être parce qu'il se sent très pécheur qu'il a décidé de redonner un sens à sa vie, ou plus exactement à sa mort."

L'idéologie islamiste était-elle déterminante ou était-elle un alibi dans la course meurtrière d'un individu fasciné par la violence ? La réponse est sans doute à trouver dans un entre-deux, d'après plusieurs experts. "Daech fournit à des individus déséquilibrés un kit idéologique donnant sens à leurs actes", déclarait dimanche Manuel Valls.

"La radicalisation peut intervenir d'autant plus rapidement quand elle s'adresse à des personnalités perturbées ou à des individus fascinés par l'ultra-violence", soulignait quant à lui lundi le procureur de Paris, François Molins.

Brigitte Juy, psychanalyste qui intervient auprès de jeunes radicalisés dans le sud de la France, semble d'ailleurs ne pas avoir été surprise par les premières révélations sur la vie du tueur. "C'est un profil que l'on peut rencontrer", dit-elle. "A un moment donné, il y a une conjonction de facteurs, y compris dans la vie personnelle, qui font que la bascule est possible."

Mohamed Lahouaiej Bouhlel présente certaines des caractéristiques classiques des combattants étrangers dans les rangs de Daech. Un sur quatre a des antécédents judiciaires - le tueur de Nice a été condamné pour violences -, et 20% environ ont des problèmes psychiatriques, selon une récente étude d'Europol.

"Il est très possible qu'on voie de plus en plus de profils de ce genre", prévient François-Bernard Huyghe. "Vous aurez un effet d'imitation."

(avec Richard Lough à Nice, édité par Yves Clarisse)

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  • laurus le mardi 19 juil 2016 à 18:48

    Psychopathe ou pas, c'est un lâche qui a choisi la voie, facile, de la destruction parce qu'il n'avait pas le courage d'affronter ses propres turpitudes. C'est un minable raté, c'est tout ce qu'il y a à déduire de son comportement. Que l'EI profite des demeurés dans son genre, ça n'en fait pas pour autant une victime.

  • manx750 le mardi 19 juil 2016 à 17:32

    AH bon ? on avait mal compris alors ... Et, pourquoi l'EI en a t elle fait un "combattant" en reconnaissant son acte ?