La menace terroriste, de plus en plus multiforme

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LA MENACE TERRORISTE DEVIENT DIFFUSE ET MULTIFORME
LA MENACE TERRORISTE DEVIENT DIFFUSE ET MULTIFORME

par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Après l'attentat de Nice et l'assassinat d'un prêtre cet été, le démantèlement d'une cellule djihadiste constituée de femmes et l'arrestation d'un mineur radicalisé ont illustré le caractère diffus et multiforme de la menace terroriste en France.

Le nombre des individus radicalisés et des attentats ou tentatives d'attentat, la diversité des situations, des profils et des modes opératoires font de la France un cas particulier en Europe, estiment les experts interrogés par Reuters.

"Ce qui la caractérise, c'est le spectre extrêmement large du recrutement, urbain ou rural, musulman ou converti, homme ou femme, là où dans d'autres pays comme la Belgique, le Danemark ou le Royaume-Uni, on a des phénomènes communautaristes beaucoup plus marqués", explique ainsi le député européen Arnaud Danjean, spécialiste des questions de défense et de sécurité.

Cette hétérogénéité rend plus difficile la tâche des services de renseignement et sert la stratégie de la tension de l'organisation Etat islamique (Daech), estime Anne Giudicelli, dirigeante de la société de conseil "Terr(o)risc".

"Les actions comme la tentative d'attentat aux bonbonnes de gaz à Paris, le prêtre égorgé dans son église ou le type qui fonce dans la foule avec son camion à Nice, c'est ça aujourd'hui le visage de la menace", explique cette analyste.

Ces actions, qui reposent sur des initiatives locales plus que sur une préparation extérieure, maintiennent une tension "à bas coût", affectent l'économie et mettent le doigt sur les faiblesses de la société française, estime-t-elle.

Selon Anne Giudicelli, elles participent aussi, notamment par le recours à des femmes, à une stratégie de contournement des mesures de sécurité instaurées par les autorités françaises après la série d'attentats de 2015 à la kalachnikov.

Quatre femmes sont désormais en examen dans l'affaire des bonbonnes de gaz découvertes dans la nuit du 4 septembre dans une Peugeot 607 stationnée à proximité de Notre-Dame de Paris, haut lieu du tourisme dans la capitale.

"MOURIR EN MARTYR"

Elles ont rejoint quelques 1.400 islamistes radicaux répartis dans les prisons françaises, dont 325 incarcérés pour une incrimination terroriste.

Selon le parquet de Paris, 63 femmes sont aujourd'hui mises en examen pour faits de terroriste, dont 22 sont détenues. Trente-six mineurs sont mis en examen et dix sont détenus.

Selon le procureur de Paris, François Molins, ces jeunes femmes "téléguidées par des individus se trouvant en Syrie" projetaient une "action terroriste (...) imminente".

La plus jeune, Inès M., 19 ans, avait fait allégeance dans un document manuscrit à Daech et dit répondre à l'appel de cette organisation à tuer des Français par tous les moyens, relayé sur les réseaux sociaux ou les messageries.

L'adolescent de 15 ans soupçonné de préparer une action violente, arrêté samedi à Paris et également mis en examen lundi, a pour sa part déclaré aux enquêteurs vouloir "mourir en martyr", selon une source policière.

A l'instar du djihadiste français Rachid Kassim, soupçonné d'avoir inspiré plusieurs attentats ou tentatives d'attentat de l'été, les recruteurs de Daech ciblent par le biais des réseaux sociaux un public jeune et influençable, souligne cette source.

"On a des jeunes très divers, qui intériorisent l'idée qu'il n'y a pas d'innocents et que toute personne acceptant de vivre dans un pays régi par des lois humaines mérite de mourir", dit Dounia Bouzar, fondatrice et directrice du Centre de prévention, de déradicalisation et de suivi individuel (CPDSI). "On a quand même le pompon en France pour la radicalisation des jeunes."

Comme Anne Giudicelli, elle met notamment en cause la gestion médiatique et politique de ce phénomène, qui fait selon elle le jeu de l'Etat islamique. Elle cite la polémique de l'été sur le "burkini" et l'interdiction sur les plages de ce maillot de bain intégral par des mairies du littoral.

L'irruption de la violence féminine et adolescente sur une scène où les hommes semblaient jusqu'à présent monopoliser le premier rôle, ne surprend pas les experts, bien que le rôle des femmes, longtemps considérées avant tout comme des victimes plus que comme des actrices du djihad, ait été sous-estimé.

Selon Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme, ou le député socialiste Sébastien Pietrasanta, les magistrats instructeurs se sont ainsi longtemps interrogés sur la façon de traiter leur cas.

"Si les femmes ont pu d'abord sembler être confinées à des tâches familiales et domestiques par l'organisation terroriste Daech, force est de constater que cette vision est aujourd'hui largement dépassée", soulignait vendredi François Molins.

DÉSHUMANISATION

"Les femmes et les mineurs sont deux sujets auxquels nous allons être confrontés dans les prochains mois, nous le savons", renchérissait ce week-end le ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas, dans le Journal du Dimanche.

Des chiffres officiels de 2015 faisaient déjà apparaître que près de 43% des 2.281 personnes signalées pour radicalisation entre avril 2014 et juin 2015 étaient des femmes.

Selon le ministère de l'Intérieur, sur 689 ressortissants français actuellement en Irak et en Syrie dans les rangs des djihadistes (le plus fort contingent européen auprès de Daech), 275 sont des femmes, soit près de 40%.

"Sur les 1.184 jeunes que nous avons suivis au CPDSI, il y a 60% de filles, de familles très différentes et pas forcément musulmanes", précise Dounia Bouzar.

"Ceux qui travaillent sur les milieux djihadistes savent que les femmes sont extrêmement radicalisées", renchérit Sébastien Pietrasanta, co-auteur avec son collègue Georges Fenech (Les Républicains) d'un récent rapport sur la lutte antiterroriste.

Ces femmes, parmi lesquelles un quart à un tiers de converties, "ont un rôle structurant parfois décisif", juge Jean-Charles Brisard. "Elles sont souvent plus rigoristes que les hommes en matière théologique et idéologique et extrêmement zélées dans leur rigorisme", renchérit Arnaud Danjean.

Si la motivation de leur engagement n'est pas la même que pour les hommes, note de son côté Dounia Bouzar (ce sont notamment souvent des motifs humanitaires), "ce qui est terrifiant c'est qu'à la fin la déshumanisation est la même (...), elles arrivent à la même dangerosité".

L'attaque à l'arme blanche de deux gardiens, le 4 septembre, par un détenu de l'unité de prévention de la radicalisation de la maison d'arrêt d'Osny (Val d'Oise) a enfin illustré une autre difficulté : comment gérer la présence dans les prisons d'un nombre croissant de détenus radicalisés ?

Tous les experts interrogés par Reuters se retrouvent sur l'idée qu'il ne suffira pas d'éradiquer Daech pour en finir avec cette menace terroriste diffuse et multiforme mais qu'il faudra encore combattre l'emprise de son idéologie.

(Edité par Yves Clarisse)

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