La concentration des médias français n'émeut guère le pouvoir

le
0
LA CONCENTRATION DES MÉDIAS EN FRANCE N'ÉMEUT GUÈRE LE POUVOIR
LA CONCENTRATION DES MÉDIAS EN FRANCE N'ÉMEUT GUÈRE LE POUVOIR

par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - La concentration des médias français entre les mains d'industriels souvent nouveaux venus dans ce secteur en pleine mutation bat son plein à 18 mois de l'élection présidentielle de 2017 mais n'émeut guère le pouvoir socialiste.

Le temps est loin où l'appétit du "papivore" Robert Hersant (1920-1996), notamment pour Le Figaro, ou l'acquisition de TF1, fraîchement privatisée, par le groupe de BTP Bouygues, en 1987, incitaient les gouvernements à faire voter des législations anti-concentration.

La reprise en main de Canal+ par le milliardaire breton Vincent Bolloré et la suppression de 125 postes à l'Express, désormais propriété de l'homme d'affaires franco-israélien Patrick Drahi, ont certes amené le gouvernement à jurer de veiller à l'indépendance éditoriale des rédactions.

La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a ainsi fait savoir qu'elle réfléchissait à des mesures réglementaires ou législatives en ce sens, notamment en élargissant les missions du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA).

Mais les acteurs de ce secteur bouleversé par la révolution numérique et la mondialisation assurent que cette concentration obéit à des impératifs de diversification et de rentabilité.

L'exécutif y semble d'autant moins opposé que, selon des analystes, les motivations idéologiques paraissent secondaires chez la plupart de ces entrepreneurs.

"Nous observons un mouvement de consolidation en vue de constituer des groupes susceptibles d'agir à l'échelle européenne ou mondiale, qui devient aujourd'hui, avec internet, l'échelle de référence du secteur des médias", dit-on ainsi dans l'entourage du ministre de l'Economie, Emmanuel Macron.

ACCÉLÉRATION

Fleur Pellerin notait pour sa part récemment dans Le Figaro que la France avait besoin de "groupes multimédias solides et dynamiques capables d'affronter la compétition internationale".

Hormis Vivendi et alors que Lagardère se défait un à un de ses titres, aucun groupe multimédia français n'est aujourd'hui comparable aux géants allemands, Bertelsmann et Springer, ou britannique, Murdoch, sans parler de Google, Apple ou Facebook.

"On arrive en ordre dispersé face à ces grands acteurs, on est mal représentés à Bruxelles et donc on perd toutes les batailles", dit Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, pour qui la solution passe notamment par des alliances à l'échelle européenne.

Le mouvement est néanmoins en train de s'accélérer.

Ces derniers mois, Patrick Drahi, déjà propriétaire à 50% de Libération, a pris le contrôle de NextRadioTV (RMV, BFM TV, BFM Business) en s'associant avec son patron, Alain Weill, et il a acquis, outre L'Express, les médias liés (L'Expansion, Lire).

Vincent Bolloré, président du conseil de surveillance de Vivendi, s'est pour sa part rendu maître, en plus de Canal+, de la chaîne d'information iTELE.

Le groupe de luxe LVMH dirigé par Bernard Arnault, déjà propriétaire des Echos et de Radio Classique, s'est porté acquéreur du Parisien, cédé par le groupe familial Amaury.

Le banquier d'affaires Matthieu Pigasse, actionnaire du groupe Le Monde et du Nouvel Observateur aux côtés de Xavier Niel et Pierre Bergé et propriétaire des Inrockuptibles, s'est quant à lui porté acquéreur du groupe Novapress (Radio Nova).

Plus récemment, le groupe Le Figaro, propriétaire de l'avionneur Serge Dassault, a annoncé l'acquisition de l'éditeur de sites et de magazines sur internet CCM Benchmark.

FONDS D'INVESTISSEMENT

Acteurs et analystes du secteur s'accordent à dire que cette restructuration à marche forcée du paysage médiatique est loin d'être achevée et commence à déborder l'Hexagone.

En témoigne la création par Xavier Niel, Matthieu Pigasse et le producteur Pierre-Antoine Capton d'un fonds d'investissement, Media One, pour financer des acquisitions de tous types de support et de contenu, de la presse écrite à internet en passant par la télévision, la radio et la production audiovisuelle.

Ce trio s'active actuellement pour lever 300 à 500 millions d'euros. Selon une source proche de l'équipe fondatrice de Media One, il vise les grands marchés d'Europe continentale - France, Italie, Allemagne, Espagne, Benelux - ainsi que le Royaume Uni.

"Il reste pas mal d'opportunités en France mais nous voulons devenir un acteur global, qu'il s'agisse du contenu ou des modes de distribution", explique-t-on de même source.

Le groupe Le Monde, se tourne lui aussi vers l'étranger, en particulier l'Afrique, pour se diversifier.

La coloration idéologique de certains acteurs, plutôt à gauche pour le duo Bergé-Pigasse, à droite pour Bernard Arnault et Vincent Bolloré, proches de l'ex-président Nicolas Sarkozy, nourrit inévitablement les soupçons d'arrière-pensée politique.

Mais pour le député socialiste Patrick Bloche, président de la commission des Affaires culturelles de l'Assemblée, ou pour l'universitaire spécialiste des médias Patrick Eveno, il faut surtout voir dans ces grandes manoeuvres une démarche capitalistique et patrimoniale.

"L'enjeu est aujourd'hui d'avoir la main à la fois sur la diffusion et le contenu. Un investisseur ne peut pas passer à côté", estime le premier. "Cela peut avoir des conséquences politiques mais c'est d'abord une question de rentabilité."

"Je ne crois pas que la démarche de Bolloré soit politique", renchérit le second. "Ce qu'il veut, c'est constituer un groupe multimédia de divertissement rentable."

COURSE À LA PUISSANCE

Louis Dreyfus voit dans le mouvement actuel de concentration le résultat de la conjonction de trois phénomènes.

Le premier est le désengagement des actionnaires historiques de médias matures, "lessivés" par la tempête numérique. Le deuxième est l'arrivée d'une nouvelle génération d'entrepreneurs en quête d'un nouveau modèle économique.

Louis Dreyfus cite parmi ces profils Xavier Niel et Patrick Drahi, même s'il avoue comme d'autres experts ne pas comprendre la logique qui a conduit le second à investir dans Libération.

Le troisième phénomène est une course à la puissance pour attirer les annonceurs, face aux réseaux sociaux - "Ça c'est Le Figaro, qui achète de la part de marché avec CCM Benchmark."

Tout cela n'a, selon lui, rien à voir avec la proximité des élections de 2017, qui pourrait même dissuader des groupes comme Artémis, holding de la famille Pinault et propriétaire de l'hebdomadaire Le Point, de se défaire de leurs fleurons.

Selon Patrick Eveno et Patrick Bloche, peut s'ajouter à ces phénomènes la volonté d'associer des contenus aux "tuyaux" qui les acheminent - Patrick Drahi, propriétaire de Numericable et récent acquéreur de SFR, en serait l'exemple type, bien que la concrétisation de ce rapprochement soit loin d'être flagrante.

Mais l'universitaire et le député voient également dans la boulimie d'acquisitions de l'homme d'affaires franco-israélien une volonté très "old school" d'acheter de la notoriété et de la reconnaissance sociale, avec l'influence qui va avec, en investissant dans des "marques" comme Libération ou BFM TV

Les médias indépendants de grands groupes industriels, de l'édition ou des télécommunications se font désormais rares en France, y compris dans la presse quotidienne régionale, où une banque, le Crédit Mutuel, contrôle les journaux de tout l'Est du pays, du Vaucluse au Luxembourg.

(Edité par Yves Clarisse)

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant