Deux Rwandais devant la justice française pour génocide

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PROCÈS À PARIS DE DEUX RWANDAIS ACCUSÉS DE GÉNOCIDE
PROCÈS À PARIS DE DEUX RWANDAIS ACCUSÉS DE GÉNOCIDE

par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - Le procès de deux anciens bourgmestres (maires) rwandais accusés de génocide et crimes contre l'humanité dans leur pays en 1994 s'ouvre ce mardi devant la cour d'assises de Paris.

Il s'agit du deuxième procès de ce type en France, deux ans après la condamnation à 25 ans de prison du militaire rwandais Pascal Simbikangwa, qui a depuis fait appel.

Pendant près de huit semaines, quelque 90 témoins et six experts doivent venir éclairer magistrats et jurés sur ce génocide qui a fait environ 800.000 morts entre avril et juillet 1994, ainsi que sur les faits reprochés à Tito Barahira, 64 ans, et Octavien Ngenzi, 58 ans.

Les accusés nient les faits qui leur sont reprochés.

Ils ont tour à tour occupé la fonction de bourgmestre de Kabarondo, à l'est du Rwanda -- de 1977 à 1986 pour le premier, et de 1986 à avril 1994 pour le second.

S'appuyant principalement sur des témoignages recueillis au Rwanda -et mis en cause par les accusés-, les magistrats instructeurs leur reprochent d'avoir donné des ordres aux assaillants sur les lieux de plusieurs attaques et d'avoir eux-mêmes effectué des sélections entre les ethnies.

Autant d'actions qui "traduisent leur propre volonté de s'inscrire dans un dessein criminel d'ensemble", selon l'accusation.

Dès le lendemain de l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président hutu Juvénal Habyarimana, qui précipita le génocide, Kabarondo est le théâtre d'attaques contre des Tutsi jusqu'au 13 avril, "journée la plus sanglante" d'après l'accusation.

ATTAQUE DE L'ÉGLISE PUIS DE RESCAPÉS

Au terme de celle-ci, des attaques allaient être menées contre les civils tutsi, dont 3.500 s'étaient réfugiés dans l'église, selon le prêtre de la paroisse.

A un assaut près de la place du marché et contre l'église succéderont des massacres de rescapés en d'autres points de la commune et des perquisitions dans des maisons où ils étaient soupçonnés de se cacher.

Selon l'accusation, les deux hommes jouissaient d'une réelle influence au niveau local -les bourgmestres "personnifiaient" l'autorité communale, d'après les juges-, et ont notamment agi en donneurs d'ordre.

Le fait qu'ils "aient pu aider, de façon ponctuelle, des proches d'origine tutsi, ne suffit pas à exclure leur participation volontaire à des actes tendant à l'élimination de ce groupe ethnique", soulignent-il.

D'après leurs avocats, les deux hommes, qui contestent toute implication dans les massacres, sont "inquiets".

"Octavien Ngenzi pense qu'il n'a pas de moyens de défense équilibrés par rapport à l'accusation", dit Me Françoise Mathe.

Ce père de sept enfants qui avait demandé l'asile à Mayotte sous un faux nom, "conteste avoir été un relais local d'une politique d'extermination et considère ne pas avoir eu la possibilité de s'opposer aux agissements sur sa commune de l'armée et de milices extrémistes", ajoute-t-elle.

Même son de cloche du côté de l'avocat de Tito Barahira, Me Philippe Meilhac, qui rappelle que son client n'était pas bourgmestre au moment des faits et dit s'interroger sur la manière dont certains témoignages à charge ont été recueillis.

ILS RISQUENT LA RÉCLUSION À PERPÉTUITÉ

Atteint d'hépatite C, Tito Barahira redoute par ailleurs de ne pas être en mesure "d'endurer" huit semaines d'audience. L'audience a été aménagée pour lui permettre de se rendre à l'hôpital plusieurs fois par semaine.

Les parties civiles - 14, dont cinq associations - espèrent de leur côté que les deux accusés vont "enfin rendre des comptes". "Jusqu'à maintenant ils nient toute participation et contestent tous les témoignages", rappelle Alain Gauthier, du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR).

Surtout, les parties civiles espèrent des audiences concrètes. "Pour Simbikangwa, on avait jugé quelqu'un dont on ne connaissait pas les victimes puisqu'il n'y avait pas de personne physique partie civile. Mais dans le cas de Ngenzi et Barahira, on a des plaignants individuels", souligne-t-il.

En à peine 100 jours, entre avril et juillet 1994, quelque 800.000 personnes ont été tuées au Rwanda, Tutsi pour la plupart mais aussi Hutu modérés.

En France, longtemps perçue comme une "terre d'asile" de bourreaux, 24 informations judiciaires et deux enquêtes préliminaires visent des personnes soupçonnées d'avoir été impliqués dans le génocide, selon une source judiciaire.

"Les choses avancent, mais c'est un procès, parmi tous ceux qu'il serait encore possible de faire", relativise Alain Gauthier.

Les deux accusés, qui seront jugés jusqu'au 1er juillet prochain, encourent la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté pouvant être portée à 22 ans.

(édité par Yves Clarisse)

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