Débat en Allemagne autour de la publication de Mein Kampf

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UNE NOUVELLE PUBLICATION DE MEIN KAMPF FAIT DÉBAT EN ALLEMAGNE
UNE NOUVELLE PUBLICATION DE MEIN KAMPF FAIT DÉBAT EN ALLEMAGNE

par Madeline Chambers

BERLIN (Reuters) - Pamphlet raciste ou support pédagogique ? La sortie prévue en janvier d'une nouvelle édition de Mein Kampf, le manifeste dans lequel Adolf Hitler a exposé ses théories avant de prendre le pouvoir, soulève en Allemagne un vif débat.

    L'ouvrage rédigé entre 1924 et 1926 tombera le 1er janvier dans le domaine public, un peu plus de 70 ans après la mort de son auteur qui avait fait de ce livre, où se mêlent souvenirs personnels et idéologie, sa profession de foi.

    A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Alliés en avaient interdit la publication et confié les droits au land de Bavière qui, depuis cette date, a tout fait pour empêcher une réédition de l'ouvrage.

    Mais les autorités bavaroises ne pourront plus s'y opposer à partir de 2016 et, dès janvier, doit paraître une édition critique de 2.000 pages, agrémentée de 3.500 annotations rédigées par des universitaires de l'Institut d'histoire contemporaine de Munich.

    Les Allemands sont divisés sur l'opportunité d'une telle publication. Selon une enquête Yougov réalisée en novembre, une petite majorité seulement de la population (51%) s'oppose au maintien de l'interdiction.

Car le sujet est hautement sensible dans un pays toujours marqué par le régime nazi. Mais les Allemands, estime Peter Longerich, biographe d'Hitler, ont atteint un stade où des tabous sont en train de tomber. "Nous entrons probablement dans une nouvelle phase où nous aurons plus de latitude qu'il y a dix ou vingt ans pour travailler sur Hitler et sur les textes le concernant", dit-il à Reuters.

"A l'époque des médias de masse, des tabous sont constamment brisés et les textes ne peuvent plus être mis sous clef", ajoute-t-il.

TRAVAIL DE DÉCONSTRUCTION

Hitler a écrit l'essentiel du premier tome, très autobiographique, alors qu'il était incarcéré à la prison de Landsberg à la suite du putsch manqué de Munich, en 1923. A sa libération, il s'est attaqué au second tome, plus théorique, écrit au Berghof, son refuge de montagne près de Berchtesgaden, dans les Alpes bavaroises.

Entre son arrivée à la chancellerie, en 1933, et sa mort, en 1945, le livre s'est vendu à douze millions d'exemplaires et a été traduit dans 18 langues.

Soucieux de désamorcer la polémique entourant la publication prochaine de Mein Kampf, l'Institut d'histoire contemporaine de Munich a insisté sur son ambition: déconstruire la propagande et la puissance symbolique que le livre exerce sur les milieux néo-nazis.

"L'objectif est de présenter Mein Kampf comme un important document de référence pour l'histoire contemporaine, de décrire le contexte de la genèse de la vision du monde d'Hitler", précise-t-il.

L'Institut, qui souhaite éviter toute exploitation commerciale de ce texte, a opté pour une autopublication. Le premier tirage devrait être de l'ordre de 4.000 exemplaires.

Le Deutsche Lehrerverband, l'association des professeurs allemands, estime pareillement que cette publication peut servir à des fins pédagogiques. "Un traitement professionnel d'extraits (de Mein Kampf) en classe peut contribuer à immuniser contre l'extrémisme politique", plaidait récemment son président, Josef Kraus, dans les colonnes du quotidien Handelsblatt.

Le président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, Josef Schuster, a exprimé ses réserves, estimant que "la propagande méprisable du Mein Kampf d'Hitler doit rester interdite" et appelant la justice à "engager des poursuites rigoureuses contre la diffusion et la vente de ce livre" qui, ajoute-t-il, peut "déjà être malheureusement acheté via internet ou à l'étranger".

Mais il reconnaît l'importance du texte "pour expliquer le national-socialisme et la Shoah". "Par conséquent, nous ne nous opposons pas à ce qu'une édition critique, opposant des données scientifiques aux théories raciales d'Hitler, soit à la disposition de la recherche et de l'enseignement", ajoute-t-il dans un communiqué.

Les autorités allemandes ont rappelé que la publication du texte brut était passible des lois contre l'incitation à la haine raciale.

"ÉDITER, C'EST DIFFUSER"

Un débat similaire s'est engagé cet automne en France, où Mein Kampf est édité par les Nouvelles éditions latines, précédé d'un avertissement au lecteur de huit pages en application d'un arrêt rendu en juillet 1979 par la cour d'appel de Paris.

Mais le livre tombera aussi dans le domaine public dans quelques jours. Les éditions Fayard ont confirmé dans un message adressé à Livres Hebdo qu'elles préparaient une édition scientifique du livre, accompagné d'un travail critique.

Dans une lettre ouverte publiée sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, dont l'un des essais a paru chez Fayard, a "solennellement" demandé à la maison d'édition de renoncer à cette publication. "Editer, c'est diffuser", ajoutait le député européen du Parti de gauche.

Des historiens ont plaidé en revanche pour cette nouvelle édition d'un livre auquel "deux clics de souris" sur un moteur de recherche permettent d'accéder, rappelait Christian Ingrao dans une tribune publiée par le quotidien Libération.

"Editer Mein Kampf (...) c'est lui opposer le savoir et l'éclairage historiens en muselant véritablement un texte dont on sent bien que son halo excède de très loin l'effet de sa lecture", ajoutait l'historien spécialiste du nazisme, dont un des ouvrages a également été publié chez Fayard.

(Simon Carraud et Henri-Pierre André pour le service français)

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