Christophe de Margerie, un patron atypique qui incarnait Total

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CHRISTOPHE DE MARGERIE, UN PATRON ATYPIQUE QUI INCARNAIT TOTAL
CHRISTOPHE DE MARGERIE, UN PATRON ATYPIQUE QUI INCARNAIT TOTAL

par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Rarement un patron du CAC 40 aura recueilli autant d'éloges, droite et gauche confondues, que le PDG de Total Christophe de Margerie, patron atypique d'un groupe pourtant souvent critiqué, mort dans la nuit de lundi à mardi à 63 ans dans un accident d'avion à Moscou.

La carrière de ce Cyrano d'industrie, truculent, amateur de bonne chère et d'alcools forts, visage rond et jovial barré par une épaisse moustache en brosse, se confond avec l'un des plus grands groupes pétroliers du monde, qu'il n'avait de cesse de défendre contre les attaques dont Total était la cible en France même.

"Finalement, travailler en France c'est tellement chiant qu'on ferait mieux de travailler avec des étrangers", confiait récemment à Reuters cet inépuisable globe-trotter, avec le franc-parler à la limite du cynisme qu'il affectionnait.

Ce bourreau de travail charismatique, prêt à refaire le monde des heures durant et surnommé "Big Moustache" par ses cadres, défendait cependant une forme de patriotisme économique.

Il demandait ainsi en 2011 avec 15 autres patrons l'instauration d'une "contribution exceptionnelle" des Français les plus favorisés à la réduction des déficits publics.

Patron engagé d'un groupe auquel la gauche de la gauche reproche ses profits colossaux en période de crise, il ne cachait pas son aversion pour l'ex-président Nicolas Sarkozy.

"Il lui a résisté très fortement sur un certain nombre de dossiers (...), ce que ses prédécesseurs ne pouvaient pas", raconte un ami et conseiller.

On pouvait en revanche le croiser ces derniers mois dans l'antichambre de Manuel Valls, où le patron de Total et le Premier ministre socialiste se saluaient en vieux copains.

"Il avait fait de Total une très grande entreprise, il l'avait modernisée, préparée aux grands défis de la transition énergétique", a déclaré mardi le chef du gouvernement.

UNE EXCEPTION

Christophe Gabriel Jean-Marie Jacquin de Margerie, né le 6 août 1951 en Vendée, abandonné par son père biologique - un ancien militaire - est le petit-fils par sa mère de Pierre Taittinger, fondateur des champagnes du même nom.

C'est cependant un autre genre de brut qu'il choisit d'exploiter à sa sortie de l'Ecole supérieure de commerce de Paris : il entre en 1974 à la Compagnie française des pétroles, ancêtre de Total, dans un monde où il fait figure d'exception parmi ses pairs ingénieurs et de préférence polytechniciens.

Il gravit tous les échelons, de la direction financière à la présidence du groupe où il est nommé en mai 2010, en passant par le poste de directeur général de Total Moyen-Orient, qui lui ouvre les portes des monarchies pétrolières du Golfe, et la direction générale de l'exploration-production.

Il survit aux "affaires" qui ont mis en cause les avatars successifs du groupe - accusations de corruption de l'époque Elf, marée noire de l'Erika, explosion de l'usine AZF à Toulouse, controverse sur les activités de Total en Birmanie sous la dictature militaire, procès en détournement du programme "pétrole contre nourriture" en Irak dont il sortira blanchi. "Ça l'a blessé", souligne cependant le même ami.

Il fréquente des dirigeants parmi les plus despotiques de la planète et n'hésite pas à justifier l'annexion de la Crimée par la Russie de Vladimir Poutine, où Total s'est fait une place de choix. Il préparait le retour du groupe en Iran, dès que les sanctions internationales contre Téhéran seraient levées.

"PARTENAIRE FIABLE"

"Ce tissu de relations internationales (...) qu'il a su créer, il y a peut-être sept ou huit dirigeants qui l'ont dans le monde, pas plus, et certainement aucun à Total", souligne l'ami et conseiller de Christophe de Margerie.

Sa mort accidentelle intervient en plein bouleversement à la tête des grands groupes français du secteur de l'énergie, sur fond de lancement du chantier de la transition énergétique.

"Nous avons parfois eu des discussions difficiles, houleuses mais c'était toujours un partenaire fiable", a souligné le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron. "Nous perdons là un interlocuteur important pour les pouvoirs publics français."

Des pouvoirs publics envers lesquels Christophe de Margerie était parfois sévère, comme il l'était aussi à l'égard d'une presse qu'il fréquentait pourtant assidûment, avec une liberté de ton rarement rencontrée dans les hautes sphères du CAC 40.

"On rend les choses tellement compliquées dans notre pays. Ça se retourne contre nous et surtout ça empêche les gens qui aimeraient parler de parler", confiait-il en juillet à Reuters.

"On n'a pas besoin de se taper dessus en public pour faire avancer les choses", ajoutait-il. "Notre pays souffre énormément d'agressivité (...) On passe son temps à ne parler que de tout ce qui ne va pas (...) La première chose à faire c'est de mettre en exergue les points communs, ce qui va bien."

(Avec Michel Rose, édité par Yves Clarisse)

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