Avec la COP21, Fabius veut conjurer l'échec de Copenhague

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LAURENT FABIUS VEUT CONJURER L'ÉCHEC DE COPENHAGUE SUR LE CLIMAT
LAURENT FABIUS VEUT CONJURER L'ÉCHEC DE COPENHAGUE SUR LE CLIMAT

par John Irish et Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Le monde n'a jamais été aussi proche d'un accord universel sans précédent sur la lutte contre le réchauffement climatique mais de nombreux obstacles restent à surmonter avant la conférence de Paris, en décembre, juge le chef de la diplomatie française.

Laurent Fabius, rallié à contrecoeur en 2012 à la décision du président François Hollande d'accueillir la COP21 sous égide de l'Onu six ans après l'échec de la conférence de Copenhague, en est devenu l'un des plus ardents artisans.

"Il existe un syndrome de Copenhague", admet-il dans une interview accordée à Reuters dans son bureau du Quai d'Orsay.

"Tous les gouvernements disent souhaiter un accord à Paris. Mais les questions demeurent compliquées. Obtenir un consensus entre 196 parties (195 pays et l'UE) est très difficile", dit le ministre, pour qui "il reste un travail énorme."

Un accord universel pour limiter la hausse de température à 2°C, seuil au-delà duquel les effets seraient catastrophiques et à peu près irréversibles selon les scientifiques, serait déjà "remarquable", estime-t-il. "Cela n'est jamais arrivé."

En 2009, les parties à la convention-cadre des Nations unies sur le réchauffement climatique réunies dans la capitale danoise n'étaient pas parvenues à surmonter de profondes divergences entre les pays développés, émergents et en développement.

L'intervention en fin de conférence des chefs d'Etat et de gouvernement s'était révélée contre-productive. "Aucun ne voudrait recommencer cela", estime Laurent Fabius.

C'est pourquoi, s'ils viennent à la COP21, ça sera au tout début "pour délivrer un message général positif" et laisser ensuite les délégations travailler, ajoute le ministre français des Affaires étrangères, qui présidera la conférence de Paris.

L'aggravation du réchauffement climatique et de ses effets depuis Copenhague a accentué un sentiment d'urgence.

Laurent Fabius voit dans les colloques sur le climat, qui ont réuni la semaine passée à Paris plusieurs milliers de chefs d'entreprises et de représentants de la finance et auraient été, selon lui, "inconcevables il y a seulement deux ans", le signe d'un nouvel état d'esprit. et

"Beaucoup d'entreprises ont décidé de publier leurs propres engagements en matière de réduction des gaz à effet de serre sur une plate-forme de l'ONU (...) ce qui donnera un aspect très concret à la lutte contre le dérèglement climatique."

QUELLE FORMULE JURIDIQUE ?

Du côté des gouvernements, les négociateurs vont devoir s'entendre d'ici le 30 novembre sur un projet d'accord encore à l'état d'empilement d'options souvent contradictoires.

"A chaque ligne existe une complexité !" souligne Laurent Fabius. Par exemple, la nature juridique du futur accord, pour laquelle "la formule exacte n'est pas encore trouvée".

L'objectif affiché est un accord juridiquement contraignant, que nombre de pays voudront faire ratifier par leur Parlement.

"On sait déjà que ce sera difficile aux Etats-Unis", malgré l'engagement de Barack Obama, estime Laurent Fabius, qui invite les juristes à faire preuve d'inventivité. "Il faut trouver une formule juridique qui assure le caractère effectif de l'accord et en même temps permette aux uns et aux autres de l'accepter."

Les Etats-Unis et la Chine, dont l'attitude a contribué à l'échec de 2009, sont les deux premiers émetteurs de gaz à effet de serre du monde et un accord sans eux n'aurait guère de sens.

De retour d'un dixième voyage en Chine, le ministre dit ne pas avoir "de doute sur le fait que les dirigeants Chinois sont puissamment engagés pour des raisons politiques, économiques, sociales et environnementales" dans la lutte anti-réchauffement.

Il espère que la contribution à la réduction des émissions de CO2 que Pékin doit déposer à l'Onu avant le 1er octobre comme les 194 autres pays sera "précise et ambitieuse".

Seuls 37 pays ont déposé à ce jour leurs objectifs, dont les 28 de l'Union européenne, les Etats-Unis, le Canada, la Russie et le Mexique, qui représentent un tiers des émissions globales.

"Je souhaite qu'avant la COP de Paris les contributions nationales réunies correspondent à près de 100% des émissions, en tout cas plus de 90%", dit Laurent Fabius.

Selon lui, il n'est pas prévu à ce stade de fixer un objectif chiffré et un calendrier de réduction globale des émissions de CO2, un des points d'achoppement de Copenhague.

Les engagements nationaux qui accompagneront le futur accord en tiendront lieu. Reste à savoir si leur somme suffira à garantir un réchauffement contenu sous 2°C d'ici 2100, objectif sur lequel il y a quasi-consensus, précise Laurent Fabius.

ABOUTISSEMENT ET POINT DE DÉPART ?

Il admet qu'il y aura un travail d'évaluation, de précision et d'harmonisation à faire, notamment en matière de calendrier.

"Ce processus prendra du temps mais il est très important d'y entrer", dit le ministre, qui souhaite que le futur accord interdise tout réexamen à la baisse de ces contributions.

Il mise aussi sur le progrès technologique, l'engagement des acteurs économiques et des collectivités locales pour atteindre, voire dépasser, les objectifs affichés : "Beaucoup souhaitent que Paris ne soit pas seulement la COP des gouvernements."

Il fait état d'une volonté "quasi unanime" de dépasser l'horizon 2030, ce qui suppose des mécanismes de révision.

Il note aussi un consensus sur la nécessité de mettre au coeur de l'accord "non seulement la réduction des émissions, mais aussi l'adaptation à l'impact du changement climatique".

Cela renvoie à la prise en compte du cas des petits Etats insulaires et pays en développement, particulièrement menacés, et au financement de l'aide à ces pays, deux points qui font encore l'objet d'"interrogations", selon Laurent Fabius.

Les pays industrialisés ont promis à Copenhague de mobiliser 100 milliards de dollars par an, publics et privés, à partir de 2020. Cet objectif n'est cependant pas acquis -- "Beaucoup disent qu'il faudra augmenter l'effort public ; c'est aussi mon avis", estime le chef de la diplomatie française.

Mais si "on parvient à incorporer la préoccupation pro-climat dans le financement général de l'économie, alors les sommes mobilisables seront beaucoup plus importantes", dit-il.

Enfin, s'il juge nécessaire la fixation d'un prix du carbone pour promouvoir une économie sobre en CO2, comme le demandent organisations patronales et économistes, il juge "illusoire" d'envisager à ce stade un marché mondial.

"C'est au niveau national ou même régional qu'il faut commencer", estime le ministre, qui renvoie la balle dans le camp des entreprises et des gouvernements.

"Je ne vois pas la COP21 décréter tout d'un coup (...) : 'La tonne de carbone coûtera désormais 80 dollars, ou 50, ou 120'."

Il espère néanmoins, s'il y a à Paris un premier accord universel sur le réchauffement, que ce soit aussi "le point de départ d'une nouvelle donne" vers une société "décarbonée".

(Edité par Yves Clarisse)

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