Aux larmes, Charlie répond avec un "bonhomme" pour rire

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CHARLIE RÉPOND AVEC UN "BONHOMME" POUR RIRE
CHARLIE RÉPOND AVEC UN "BONHOMME" POUR RIRE

par Gregory Blachier

PARIS (Reuters) - Luz a regardé son dessin et y a vu la "une" du Charlie Hebdo de l'après-attentat, celui qui paraît mercredi avec en première page un Mahomet qui a "tout pardonné".

Une semaine après la mort de douze personnes dans l'attaque contre l'hebdomadaire satirique, ce numéro ne pouvait afficher que ce "bonhomme", selon le mot du dessinateur de 43 ans, même si c'est pour venger le prophète que Saïd et Chérif Kouachi ont tué la fine fleur de la publication mercredi dernier.

"C'est un personnage. Mahomet, il existe dans le coeur des gens et moi, il existe quand je le dessine", a expliqué Luz à la presse massée, mardi, au huitième étage des locaux du journal Libération qui a recueilli les rescapés de Charlie Hebdo.

Cette une, dévoilée lundi soir sur les réseaux sociaux, inquiète les autorités musulmanes qui ont appelé à pas réagir trop vivement, surtout après la multiplication de violences contre les mosquées et les musulmans.

En marge des obsèques d'Ahmed Merabet à Bobigny, près de Paris, Yamina Zenaseni, amie du policier abattu devant Charlie Hebdo, dit aussi craindre ce climat mais, à propos de la une : "Pour moi c'est de l'humour. Ce n'est pas salir le prophète".

Adbelbaki Attak, responsable de la mosquée de Gennevilliers, la juge "moins vulgaire que les autres" mais prône un dialogue pour "éviter de blesser l'autre et comprendre ce qui l'offense".

La représentation de Mahomet a valu à Charlie Hebdo d'être visé par un incendie en 2011 et cette fois de façon tragique, au motif qu'il avait publié les caricatures parues dans un journal danois en 2006 puis a continué à le figurer.

TROIS MILLIONS, CINQ LANGUES, LES DESSINS DE TOUS

A l'heure d'un numéro accouché "dans la douleur et dans la joie", selon Gérard Biard, rédacteur en chef, Charlie Hebdo est encore à fleur de peau.

Les lecteurs seront plus nombreux que jamais avec un possible tirage de trois millions d'exemplaires, traduit en arabe, anglais et espagnol pour sa version numérique, italien et turc pour sa version papier "parce que la Turquie vit un moment difficile, parce que la laïcité est attaquée", a dit Gérard Biard.

Dans ce numéro, qui sera suivi d'autres car Charlie Hebdo va continuer, sous une forme que ses porte-parole d'un jour disent ne pas connaître encore, figureront des dessins de Charb, Cabu, Wolinski, Honoré, les dessinateurs assassinés.

Croquer à nouveau a été dur pour les autres à entendre Luz, qui avant de parler n'a pu dissimuler ses larmes, réconforté par Patrick Pelloux, collaborateur du journal, assis à ses côtés.

Dehors, la tension est palpable, avec une présence policière massive aux abords du quotidien, des contrôles stricts et une évacuation rapide une fois achevée la conférence de presse.

"JE SUIS AUSSI MUSULMAN"

Au huitième étage, la "charge émotionnelle" est forte. Ceux qui ont conté dans la presse l'horreur vécue le 7 janvier, ont passé deux premiers jours "compliqués", a raconté Luz. "Il a fallu commencer, je ne savais pas si j'allais pouvoir dessiner."

De phrases teintées de sourires en longs silences, Luz a parlé du dessin de "la catharsis", "pour me débloquer moi avant toute chose, mais pour qu'on se débloque tous".

Puis, "on a continué à faire des dessins (...) et on en a fait des dessins, pas beaucoup mais on en a fait et ils étaient plus compliqués à faire que les autres", dit-il, évoquant Riss, qui a crayonné de sa mauvaise main sur son lit de blessé.

Enfin est venu le temps de la une. Aucun dessin ne donnait satisfaction, alors Luz dit avoir cherché, avoir "convoqué tous ces talents, ceux qui n'étaient pas là, ceux qui sont encore là" pour trouver "un dessin qui nous fasse marrer avant tout".

"Il y avait l'idée de dessiner ce personnage de Mahomet (...) j'ai dessiné en me disant 'Je suis Charlie' (...) je l'ai regardé, il était en train de pleurer et puis, au-dessus, j'ai écrit 'tout est pardonné', et j'ai pleuré, et c'était la une."

"Notre une. Pas la une que les autres voulaient qu'on fasse (...) pas la une que les terroristes voulaient qu'on fasse parce qu'il n'y a pas de terroristes là-dedans, il y a juste un homme qui pleure, un bonhomme qui pleure. C'est Mahomet, je suis désolé, on l'a encore dessiné, mais le Mahomet qu'on a dessiné, c'est un bonhomme qui pleure, pas autre chose."

Présent aux cérémonies d'hommage aux trois policiers tués la semaine dernière, il dit avec la gorge serrée y avoir pensé, notamment à Ahmed Merabet, "qui lui était musulman (...) qui peut-être n'aimait pas Charlie, qui peut-être s'en foutait".

"A ce moment-là, je me suis dit 'ouais, nous sommes encore Charlie, je suis Charlie, je suis flic, je suis juif, mais je suis aussi musulman, parce que les terroristes qui nous ont attaqués, ils veulent la haine entre les gens, ils veulent la haine aussi contre les gens qu'ils croient défendre."

(Avec John Irish à Bobigny, édité par Yves Clarisse)

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