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Les architectes pensent avoir la solution pour éviter une France moche

Le Figaro10/02/2016 à 21:19

Zones commerciales hideuses, pavillons standardisés et centres bourgs désertés... la France s’enlaidit et les architectes pensent pouvoir y remédier. Entretien avec Catherine Jacquot, présidente du Conseil national de l’ordre des architectes.

Cette «France moche», celle des zones commerciales, des successions de ronds-points, des banlieues pavillonnaires sans âme, etc. on en parle depuis quelques années déjà. Arrivée à la tête de l’ordre des architectes voilà trois ans, Catherine Jacquot estime que c’est à cette profession de mener la croisade contre ces constructions qui défigure le pays. Elle appelle de ses vœux la «qualité architecturale pour tous» et souligne qu’actuellement seules 30% des constructions du pays sont confiées à des architectes. Une architecture plus présente serait selon elle un atout pour mieux vivre et aussi pour rester une destination touristique attrayante.

Le constat Adéfaut d’empirer, le phénomène de la France moche empile des strates d’erreurs de différentes époques. Il y a d’abord eu la construction des grands ensembles à partir du milieu des années 50, mêlant «erreurs de peuplement, problèmes d’implantation et mauvaise qualité de construction», estime Catherine Jacquot. Puis les années 60-70 ont vu la multiplication des «maisons individuelles simplistes et sans qualité», des «maisons-types de 80 m² avec trois ou quatre fenêtres où la cuisine n’est même pas toujours éclairée». Et depuis bien des années, l’urbanisme a été conçu en accordant un rôle central à la voiture pour se déplacer d’une maille à l’autre: habitations, commerces, bureaux... «Des quartiers entiers ont été construits sur d’anciens terrains agricoles sans se soucier de relier les nouvelles constructions à l’existant», explique-t-elle. Des lotissements accessibles uniquement en voiture et qui se terminent souvent en impasse. Un modèle qui a mené à l’étalement urbain et à la désertification des centres bourgs. Mais ce modèle commence à être sérieusement remis en cause: «la surface de terrain consommé est trop importante et ces ghettos dont on ne peut sortir à pied présentent des coûts d’infrastructures et écologiques trop importants». Désormais, la politique de création de zones à usage unique (artisanales, industrielles, commerciales...) semble révolue et il est temps de se préoccuper de donner un meilleur visage à cet urbanisme. «Le tourisme reste une ressource extraordinaire et si nous continuons à défigurer nos paysages même si nos centres historiques restent magnifiques cela aura des répercussions néfastes.»

La densification, passage obligé? Aen croire Catherine Jacquot le modèle du pavillon situé au milieu de sa parcelle de terrain, c’est terminé. «La densification est incontournable, mais elle doit être modérée.» Selon elle, de multiples formes d’urbanisation sont possibles et la maison individuelle a sa place dans la densification. Elle imagine notamment des superpositions de logements sur un ou deux étages, des maisons accolées deux à deux, des ensembles mêlant bureaux, commerces et logements, etc. «Si on veut conserver des services et des commerces dans les bourgs, il faut accepter que le lieu soit vivant.» Une formule qui permettrait aussi de limiter les déplacements et la facture énergétique.

Quelles qualités les architectes peuvent-ils apporter? Selon l’ordre des architectes, ces professionnels sont formés pour mener à bien un projet, y apporter des qualités de construction, d’usage et de confort tout en sachant l’insérer dans l’environnement. «À force de normes et de recherches de standardisation, on est arrivé à des modèles de maisons individuelles très peu sensibles à une insertion harmonieuse dans le paysage et qui sont par ailleurs très souvent des passoires thermiques», déplore Catherine Jacquot. D’après elle, seule la présence d’architectes dans le neuf mais aussi dans l’ancien peut permettre d’atteindre les objectifs ambitieux d’économie d’énergie dans les bâtiments.

N’est-ce pas trop cher? «Pour un budget donné, un architecte fera toujours mieux qu’un non-architecte», tranche la présidente de l’Ordre. Selon elle, une idée négative de la profession a notamment été véhiculée par de grandes commandes publiques avec des projets qui ont vu leurs budgets exploser mais pour lesquelles «le maître d’ouvrage est souvent lui aussi en tort». Elle rappelle: «le centre de gravité n’est pas là, le chiffre d’affaires moyen d’un cabinet d’architecture est de 300.000 euros et pour 50% des architectes, le premier client c’est le particulier et les petits projets.» La profession se bat notamment pour être plus présente sur les maisons individuelles en clamant que son intervention apporte des qualités sans surcoût, «juste avec de la marge en moins pour les constructeurs». Et pour les maisons individuelles de premier prix? «Là aussi, nous pouvons intervenir, il suffit de trouver des projets d’une certaine ampleur», souligne Catherine Jacquot en rappelant que l’Ordre des architectes collabore déjà dans de bonnes conditions avec le Syndicat national des aménageurs lotisseurs.

Les architectes ont-ils forcément du goût et du sens pratique? Difficile d’accepter sans sourciller le discours anti-France moche au siège de l’Ordre des architectes, situé au 47e étage de la tour Montparnasse. Ne s’agit-il pas là d’un symbole du «Paris moche»? «Cette tour n’est pas moche, estime Catherine Jacquot. C’est un symbole de l’époque des grands ensembles et dans quelques années après sa réhabilitation, ce sera un bâtiment de grande qualité.» Elle pense que ce bâtiment mal-aimé finira par trouver sa place dans les cœurs, tout comme Le Havre est en train de le faire mais reconnaît cependant que le principal atout du lieu, c’est la vue unique qu’il offre sur Paris. Quant à l’esthétique que peuvent apporter les architectes, elle souligne: «Il faut faire une architecture de son temps avec les techniques de son temps. Il y a des choses qui vieillissent mal comme ces bâtiments qui pastichent le style du XVIIIe siècle, les constructions de Mansart.» Et si on leur reconnaît un sens esthétique, les architectes construisent-ils forcément pratique? «Nos écoles forment une grande majorité de personnes respectueuses de l’esthétique comme du côté pratique, mais il est vrai que certains sont plus sensibles à un aspect qu’à l’autre», admet-elle.

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