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REPORTAGE-La dentelle Desseilles, emblème des méandres du Code du travail

Reuters18/03/2016 à 16:21
    * Décision mercredi sur l'avenir du dentellier calaisien 
    * La réintégration de salariés licenciés pèse sur les 
perspectives 
    * Un cas emblématique des aléas de la réglementation 
 
    par Michel Rose 
    CALAIS, 18 mars (Reuters) - Son entreprise menacée de 
fermeture, Gérard Dezoteux contemple d'un oeil las son 
"chef-d'oeuvre", des échantillons de dentelle délicatement 
rebrodée de coquelicots. 
    "J'ai eu l'idée à Paris en regardant un tableau de Monet. Et 
maintenant ça pourrait finir dans un musée. Quel gâchis 
monumental...", soupire-t-il. 
    L'associé gérant et directeur de la création de Desseilles 
Laces, fournisseur de marques de lingerie comme La Perla, Aubade 
ou Victoria's Secret, est toujours sous le choc de la décision 
de justice l'ayant contraint à réintégrer cinq employés qui 
avaient fait l'objet d'un licenciement économique en 2013. 
    En décembre dernier, le tribunal administratif de Lille a 
estimé que ces salariés auraient dû se voir proposer un 
reclassement interne avant d'être limogés. Pourtant le plan de 
licenciement avait été validé par l'inspection du Travail, le 
ministère du Travail et le tribunal de commerce de Boulogne. 
    L'entreprise, dont les origines remontent à la fin du XIXe 
siècle, doit non seulement réembaucher ces salariés mais aussi 
leur verser des indemnités.  
     
    "COUP DE GRÂCE" 
    "On rentre dans l'absurde", témoigne Gérard Dezoteux à 
Reuters.  
    Sur les neuf salariés licenciés en 2013, cinq salariés 
protégés avaient saisi la justice et trois d'entre eux ont 
demandé leur réintégration. L'entreprise calaisienne doit 
désormais leur verser deux ans et demi d'arriérés de salaire, 
ainsi que des indemnités dont le montant reste à déterminer. 
    D'après Gérard Dezoteux, le total pourrait s'élever à plus 
de 750.000 euros, soit l'équivalent de plus de 10% du chiffre 
d'affaires réalisé l'an dernier par le dentellier en difficulté. 
    Le cas de cette entreprise de 74 salariés illustre les 
chausse-trapes de la réglementation sociale francaise, que le 
gouvernement espère clarifier avec son projet de réforme du Code 
du travail toujours contesté malgré des aménagements. 
  
    Deux dispositions de la loi portée par la ministre du 
Travail Myriam El Khomri auraient en effet pu s'appliquer dans 
le cas de Desseilles: la définition des licenciements 
économiques - maintenue dans la nouvelle version présentée lundi 
par Manuel Valls aux partenaires sociaux - et le plafonnement 
des indemnités prud'homales pour licenciement abusif - qui a été 
remplacé par un barème indicatif.   
    Si la décision du tribunal n'est pas à l'origine des 
difficultés de Desseilles, elle a selon Gérard Dezoteux apporté 
"le coup de grâce" à une entreprise déjà fragilisée depuis 
plusieurs années par la concurrence chinoise.  
     
    ATMOSPHÈRE TENDUE 
    "On est dans une période de crise, faut pas se le cacher. La 
ménagère va plutôt se priver d'un soutien-gorge que de ses 
vacances", souligne Gérard Dezoteux. 
    En attendant l'issue de l'appel -- un recours non suspensif 
appuyé par les services de l'Etat en région --, l'incertitude 
sur l'évolution de la masse salariale de Desseilles a déjà 
découragé un actionnaire chinois pourtant prêt à injecter de 
nouveaux capitaux.  
    Desseilles Laces a été placée en liquidation judiciaire le 2 
mars dernier, avec poursuite d'activité jusqu'au 23 mars.  
    Faute de l'acceptation d'une offre de reprise par le 
tribunal de commerce mercredi, les salariés de Desseilles 
pourraient finalement tous se retrouver sans emploi dans une 
région dont le taux de chômage, à 12,5%, dépasse déjà la moyenne 
nationale.  
    Cette perspective a envenimé les relations au sein du 
personnel, certains dénonçant l'attitude des salariés ayant 
obtenu leur réintégration.  
    "C'est quand même des personnes qui ne pensent qu'à elles", 
estime Brigitte Coterez, 59 ans, dessinatrice chez Desseilles 
depuis plus de trente ans. "Pour moi c'est presque la fin, mais 
pour des jeunes, qui vont perdre leur travail, qui ont des 
enfants..."     
    En pause-déjeuner près de l'énorme métier à dentelle 
centenaire, les salariés réintégrés disent qu'ils ne devraient 
pas subir les conséquences des difficultés de l'entreprise.  
    "Le carnet de commandes, s'il a baissé, c'est pas notre 
faute", indique Sandy Bomble, délégué syndical et tulliste chez 
Desseilles.  
    Selon lui, d'autres dentelliers de la région s'en sortent 
mieux, ce qui reflète de son point de vue des erreurs de gestion 
et de stratégie de la direction de l'entreprise. 
    Mais ces entreprises produisent de la dentelle destinée à 
l'industrie du prêt-à-porter féminin luxe et à la haute couture 
et non à la lingerie/corseterie, relève Gérard Dezoteux en 
précisant qu'il n'a pas les moyens de renouveler ses équipements 
pour s'adresser à ce marché.  
    Gérard Dezoteux, qui a repris Desseilles avec deux associés 
en 2011, aurait pu prendre sa retraite à ce moment-là. 
Aujourd'hui, il regrette de ne pas l'avoir fait.  
 
 (Myriam Rivet pour le service français, édité par Sophie Louet) 
 

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