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Le "Brexit", un cauchemar plus qu'un rêve pour la place de Paris

Reuters 04/02/2016 à 14:27

LA PLACE DE PARIS DOUTE QU'IL Y AIT GRAND CHOSE À GAGNER D'UN BREXIT

par Julien Ponthus

PARIS (Reuters) - Paris peut-il remplacer Londres comme capitale financière de l'Union européenne à la faveur d'un "Brexit" ?

Cette question n'agite guère la place de Paris, tant ses banquiers et financiers doutent qu'ils aient grand chose à y gagner si les électeurs britanniques choisissent de sortir de l'Union européenne. Au contraire.

"Un 'Brexit' dur, de rupture, ferait mal aux Britanniques, certainement, mais ce qui est navrant pour nous, c'est que nous ne récupérerions pas l’activité qu’ils perdraient", explique à Reuters Pierre de Lauzun, délégué général de l’Association des marchés financiers (AMAFI).

"Ce ne serait donc pas un jeu à somme nulle, mais à somme assez négative", poursuit-il convaincu "qu'une partie importante de l’activité resterait à Londres à cause du savoir-faire, de la présence des investisseurs, de l'ouverture mondiale que les autres places n'ont pas du tout à ce degré".

A moins de cinq mois du 23 juin, date pressentie pour le référendum, l'issue du scrutin apparaît de plus en plus incertaine : certains sondages, comme celui publié dimanche par l'institut YouGov, donnent une légère avance (42% comme 38%), aux partisans d'une sortie de l'Union.

Cette étude, dont les résultats ont contribué à peser sur le cours de la livre lundi, a été publiée avant même le rejet par les eurosceptiques des propositions de réforme présentées par le Conseil européen pour prévenir un départ du Royaume-Uni.

The Sun, le tabloïd détenu par l'influent magnat des médias Rupert Murdoch, a qualifié mercredi le compromis de "tas de fumier fumant", laissant présager une âpre campagne durant laquelle la finance européenne n'aura aucune assurance sur l'emplacement futur de sa capitale.

"EFFET DÉSTABILISATEUR"

Les banquiers français redoutent "l'effet déstabilisateur", selon le mot de l'un d'entre eux, qu'aurait un "Brexit" mais pour l'heure ces derniers préfèrent rester discrets, redoutant une prise de position contre productive.

"Les banques et les acteurs économiques ne sont pas favorables au 'Brexit'", tranche une responsable importante de la place de Paris, qui préfère conserver l'anonymat.

La médiatisation des donations des banques d'investissement américaines Goldman Sachs ou JP Morgan Chase & Co pour la campagne en faveur du maintien dans l'UE est vue comme un exemple de communication à ne pas suivre.

La discrétion est donc de mise, comme à la Commission européenne où les économistes ont reçu ordre des services de Jean-Claude Juncker, son président, de ne mener aucune étude sur les conséquences d'un "Brexit" afin de ne pas attiser le débat.

Selon un diplomate français, il n'est "pas du tout sûr que les Britanniques se laissent impressionner par les menaces brandies par ceux qui veulent rester dans l'UE", comme la perte de la place financière de Londres.

"Faire éclater l'UE, ça peut être jouissif pour une partie des électeurs britanniques", résume-t-il pour Reuters alors que la crise des migrants ou les craintes d'attentats jouent en faveur du parti sécessionniste.

"D'AUTRES SE REMUERONT"

Reste qu'une mobilisation à Paris pour faire de sa place une alternative à Londres ne semble guère fédératrice.

En France, aucun plan de bataille n'est officiellement en travaux pour rendre la monnaie de sa pièce au Premier ministre britannique David Cameron, qui avait promis en 2012 de dérouler le "tapis rouge" aux entrepreneurs fuyant la taxe à 75% sur les très hauts revenus qui avait été mise en oeuvre par François Hollande.

"C'est très caractéristique : l'idée de profiter du 'Brexit' ne fait l'objet d'aucun débat public en France. On ne voit aucun travail de réflexion collective sur le sujet", dit Pierre de Lauzun.

"D'autres se remueront, je pense notamment aux Néerlandais", ajoute-t-il, alors que ces derniers ne participent pas au projet de taxe sur les transactions financières (TTF) préparé par dix pays de la zone euro dont l'Allemagne et la France.

Pourtant, des places seront à prendre, ont déjà averti des banques installées à Londres.

"Je ne révèle aucun secret quand je dis que dans l'hypothèse improbable d'un 'Brexit', nous mettrions plus de ressources à Francfort", avait confié en juin au Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung Richard Gnodde, co-dirigeant de la division de banque d'investissement de Goldman Sachs.

A Londres, l'Investment Association, qui regroupe des gestionnaires de fonds, a dit redouter que les clients du continent qui ont investi dans les fonds gérés à Londres ne rapatrient une partie de leur argent, une crainte relayée par une note de l'agence Moody's, diffusée le 3 décembre.

PAS DE "SCHADENFREUDE" À PARIS

La "Schadenfreude", ce sentiment qui désigne une joie maligne face aux déboires d'autrui, est moins visible sur les bords de la Seine que du Main où, selon un gérant récemment interrogé par Reuters, "un 'Brexit' serait le plus grand cadeau à Francfort depuis la fondation de la ville".

"Je pense que cela peut favoriser des places comme Luxembourg et Francfort, je doute que cela favorise Paris où il y a une fiscalité des entreprises et des particuliers pour ces professions qui est extrêmement pénalisante", estime un ancien dirigeant d'une grande banque française.

"Malheureusement, cela fait trop longtemps qu'on a perdu la bataille, les fonds sont au Luxembourg, petit à petit, la place s'est atrophiée", regrette la gérante d'un grand fonds d'investissement basé à Paris.

La réticence des dirigeants politiques de droite comme de gauche à promouvoir ouvertement le secteur financier est souvent tenue responsable du manque d'ambition de la place de Paris.

"S'il y avait une opportunité, je ne suis pas sûr qu'on en profiterait vu le peu d'intérêt (des politiques) à développer les services financiers", explique un directeur général d'un groupe bancaire français.

La réponse à un "Brexit" pourrait cependant venir de Bruxelles qui pourrait être tenté d'imposer des clauses de sortie drastiques à David Cameron afin de renforcer le secteur financier de la zone euro.

"Comment pourriez-vous espérer qu'après avoir quitté l'économie européenne, cette économie accepterait que son centre financier soit à l'extérieur de ses frontières", s'est interrogé l'ancien commissaire européen belge Karel de Gucht lors d'un débat organisé par le think tank Open Europe en janvier.

(Julien Ponthus avec Alexandre Boksenbaum-Granier, Leigh thomas et Elizabeth Pineau édité par Jean-Michel Bélot)

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