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AVANT PAPIER-Les islamistes pakistanais poussent la religion au coeur du débat électoral

Reuters23/07/2018 à 09:00
    par Asif Shahzad et Kay Johnson
    LAHORE, Pakistan, 23 juillet (Reuters) - Soupçonné d'être le
cerveau des attentats qui ont fait 166 morts en 2008 à Bombay,
l'imam pakistanais Hafiz Saeed est l'un des islamistes les plus
recherchés par les Etats-Unis.
    Dans son pays, ses associations caritatives sont interdites,
de même que le parti politique fondé par ses partisans, mais
rien de tout cela ne l'a empêché de mener campagne pour les
élections législatives du 25 juillet en taxant le gouvernement
sortant de "trahison".
    "La politique des laquais de l'Amérique touche à sa fin !",
a-t-il lancé récemment lors d'un meeting électoral à Lahore,
dans l'est du pays, où ses partisans l'ont couvert de pétales de
rose.
    La Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N) de l'ancien
Premier ministre Nawaz Sharif, destitué en juillet dernier pour
corruption, et le Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI) dirigé par
l'ancien champion de cricket Imran Khan, qui aurait l'appui de
l'armée, sont les favoris du scrutin de mercredi, mais une
multitude de mouvements ultra-islamistes sont en lice et
pourraient remodeler le paysage politique de cette puissance
nucléaire peuplée de 208 millions d'habitants. 
    La prolifération des partis religieux semble être le fruit
des intentions de l'armée, qui a proposé d'intégrer les
extrémistes à la vie politique pour les détourner de la lutte
armée. Ils ne devraient obtenir que peu de sièges
parlementaires, mais réformistes et laïques considèrent que leur
nombre et leur rhétorique conservatrice ont d'ores et déjà
chamboulé le débat politique, en incitant les partis de
gouvernement à adopter des positions plus radicales.     
    "La tentative ostensible d'intégration de la droite
religieuse n'incite pas ces partis à prendre des positions
relativement modérées. Elle radicalise au contraire le courant
dominant", résume Saroop Ijaz, un avocat membre de Human Rights
Watch. 
    
    1.500 CANDIDATS RELIGIEUX
    Plus de 1.500 candidats issus de mouvements religieux
nouveaux ou anciens briguent des sièges dans les assemblées
nationales et provinciales, alors qu'ils n'étaient que quelques
centaines en 2013.
    Les partis islamistes ont toujours existé au Pakistan mais
les nouveaux venus sont souvent beaucoup plus radicaux que les
anciens, notamment à l'égard des membres de la PML-N au pouvoir.
    Le Tehreek-e-Labaik Pakistan, qui présente 566 candidats,
mène ainsi campagne sous le mot d'ordre "Mort aux blasphémateurs
!" en visant particulièrement la PML-N.
    Il lui reproche d'avoir essayé, en vain, de retoucher
légèrement le code électoral, ce qui avait provoqué d'immenses
manifestations au cours desquelles au moins sept personnes ont
perdu la vie.
    Le gouvernement proposait qu'en proclamant que Mahomet est
le dernier prophète de l'islam, il ne serait plus nécessaire de
dire "Je jure solennellement" mais simplement "Je crois".
 
    La question du blasphème et celle de ce qui peut être
considéré comme tel se sont également invitées dans la campagne
d'Imran Khan qui s'en est expliqué dans une récente interview à
Reuters.
    "Vous ne pouvez être musulman si vous ne croyez pas que le
Prophète, notre Prophète, est le dernier prophète", avait-il
alors déclaré. "Donc, le redire et le soutenir est une manière
d'affirmer sa foi".
    Si le Tehreek-e-Labaik est une formation dûment enregistrée
auprès des autorités, d'autres mouvements officiellement
interdits présentent tout de même des candidats.
    
    L'ARMÉE À LA MANOEUVRE ?
    La commission électorale a ainsi interdit cette année à
l'organisation d'Hafiz Saeed de se transformer en mouvement
politique. Cela n'a pas empêché les partisans de l'organisateur
présumé des attentats de Bombay de se présenter sous les
couleurs d'un parti politique déjà constitué et de mener
campagne en utilisant des affiches à son effigie.
    Cette méthode a été reproduite par le groupe Ahl-e-Sunnat
Wal Jamaat (ASWJ), qui présente des dizaines de candidats sous
un nom différent alors qu'il est considéré comme l'aile
politique du Lashkar-e-Jhangvi (LeJ), responsable de la mort de
centaines de chiites pakistanais.
    Selon plusieurs sources de Reuters, l'armée pakistanaise
soutiendrait ces méthodes, jugeant qu'elles pourraient permettre
de diminuer le niveau de violence.
    Mais certains adversaires pensent que cela témoigne surtout
d'une volonté de faire émerger de nouveaux partis
ultra-religieux susceptibles de puiser dans l'électorat le plus
conservateur de la PML-N de Nawaz Sharif et de conférer une
légitimité aux islamistes.
    "Il faut s'occuper d'eux", explique Raza Rumi, spécialiste
de la vie politique pakistanaise. "Cette élection peut avoir
valeur de test pour voir jusqu'où peut aller l'intégration de
ces groupes."
    De l'avis de nombreux observateurs, les islamistes les plus
extrémistes ne devraient pas décrocher plus d'une dizaine de
sièges au Parlement.
    Pour l'essayiste Ayesha Siddiqa, il s'agirait d'une
manoeuvre de l'armée pour renforcer son pouvoir sur la politique
étrangère et sur l'économie en réduisant l'influence des
principaux partis politiques.
    "L'armée veut transformer et reprendre en main le discours
national", dit-elle. "Ils veulent fonder un nouveau
nationalisme. Ils veulent une nouvelle identité et cette
identité est une identité islamique."

 (Avec Mubasher Bukhari à Lahore et Saad Sayeed à Islamabad,
Jean-Philippe Lefief et Nicolas Delame pour le service français)
 

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