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Un tandem surprenant pour un Bercy "à l'allemande"

Reuters02/04/2014 à 18:54

MICHEL SAPIN-ARNAUD MONTEBOURG, UN TANDEM SURPRENANT AUX COMMANDES À BERCY

par Jean-Baptiste Vey

PARIS (Reuters) - La réussite du tandem formé par Michel Sapin et Arnaud Montebourg au ministère de l'Economie et des Finances dépendra de la clarté de la répartition de leurs tâches et de la capacité à s'entendre de ministres aux caractères différents.

Cet équilibre complexe entre les Finances d'un côté et l'Economie de l'autre, qui fonctionne à Berlin et a été introduit mercredi dans le nouveau gouvernement, est vu par certains comme une façon de limiter les pouvoirs de Bercy, une citadelle qui peut faire échouer la politique menée à Matignon.

Une synthèse de plus également pour François Hollande, qui tente de concilier rigueur d'un côté et croissance de l'autre.

Symbole des interrogations, la puissante direction du Trésor, jugée trop libérale par Arnaud Montebourg, qui pourrait se retrouver à cheval entre son ministère de l'Economie, le ministère des Finances de Michel Sapin et peut-être le ministère des Affaires étrangères dirigé par Laurent Fabius.

Selon une source diplomatique, au moins une partie du Commerce extérieur sera ainsi confiée, conformément à ses souhaits, à ce dernier, qui prend aussi le titre de ministre du Développement international pour mener la diplomatie économique qu'il met en place depuis son arrivée au Quai d'Orsay.

Des économistes et des élus socialistes ont salué la nomination de Michel Sapin aux Finances et souligné l'exigence d'une bonne entente avec Arnaud Montebourg, qui ajoute l'Economie et le Numérique au Redressement productif.

COUACS INTERDITS

Comme ministre des Finances et des Comptes publics, Michel Sapin représentera la France devant ses partenaires européens, avec probablement la lourde tâche de les convaincre d'accepter un nouveau retard dans le redressement de ses déficits publics.

"Le fait que Michel Sapin hérite des Finances est plutôt rassurant, il est très proche de Hollande et connaît les sujets", déclare Fabrice Montagné, économiste chez Barclays.

"Michel Sapin a sans aucun doute la carrure", estime pour sa part Michel Martinez, économiste à la Société générale.

Ce proche de François Hollande n'en est pas à son coup d'essai à Bercy, où il avait eu à affronter la violente crise du système monétaire européen au début des années 1990, quand l'engagement de Berlin avait permis de sauver la mise du franc.

Le risque vient donc plutôt des relations avec Arnaud Montebourg et d'une politique économique peu lisible.

Sous le précédent gouvernement, les désaccords entre le ministre de l'Economie Pierre Moscovici et Arnaud Montebourg avaient affaibli Bercy et brouillé l'image de la France, entre social-démocratie et protectionnisme anti-bruxellois.

Pour Gilles Moëc, économiste chez Deutsche Bank, "de profondes ambiguïtés apparaissent dans les nominations".

"Alors que Michel Sapin est un réformiste, il sera aux côtés d'Arnaud Montebourg, dont la tendance et plus dirigiste et moins pro-européenne."

Selon Michel Martinez, "une question subsiste: y aura-t-il un grand écart entre Arnaud Montebourg et Michel Sapin? Auquel cas, les messages pourraient ne plus être audibles".

Fabrice Montagné estime quant à lui que, "même si Michel Sapin et Arnaud Montebourg ont des modes de fonctionnement très différents, un découpage et des attributions claires devraient éviter les couacs".

Selon lui, "l'énigme reste à ce stade la place du ministère des Affaires étrangères et le développement à l'international". "L'incohérence pourrait ainsi plutôt apparaître entre Bercy et le Quai d'Orsay, notamment sur la question du commerce international, qu'à l'intérieur de Bercy."

DES CONFLITS DE FRONTIÈRE?

Entre les deux nouveaux ministères, "il peut y avoir quelques conflits de frontière", souligne le député socialiste Christophe Caresche.

En Allemagne, le ministre des Finances, le chrétien-démocrate Wolfgang Schäuble et le ministre de l'Economie Sigmar Gabriel -président du SPD et vice-chancelier - sont les deux poids lourds du gouvernement, explique un diplomate allemand.

"C'est un peu la même configuration qu'en France", ajoute-t-il, en soulignant que "le plus important est en réalité le ministre des Finances".

Michel Sapin et Arnaud Montebourg, "de toute façon, ils seront bien obligés de travailler ensemble", juge le député socialiste Dominique Lefebvre. "Ils doivent s'entendre et se parler."

Même message de la part du rapporteur socialiste de la commission des Finances du Sénat, François Marc, pour qui "on est dans une situation trop grave, trop difficile, trop complexe, trop exigeante pour qu'on s'autorise à émettre des points de vue ou faire valoir des sensibilités différentes".

Philippe Brossard, chef économiste chez AG2R, voit dans ces nominations "une nouvelle tentative pour régler la question de la toute puissance de Bercy, éviter une trop grande concentration de pouvoirs".

"On a un peu l'impression qu'on a une fracture entre Finances et rigueur, Economie et croissance", souligne-t-il. "On sent une sorte de compromis: il y a bien une politique de croissance, ce qui devrait plaire à l'aile gauche du PS, mais en même temps de la rigueur avec Sapin aux Finances."

Christopher Dembik, analyste chez Saxo Banque, juge que "la nomination de l'ancien chantre de la démondialisation à l'Economie peut laisser perplexe".

"Cette nomination semble plutôt refléter l'obligation d'intégrer toutes les sensibilités au sein du gouvernement. Une fois de plus, la couleur politique l'emporte sur les compétences."

Pour Gilles Moëc, "la question qui reste ouverte, c'est: est-ce qu'on va plus loin?"

"Est-ce que les réformes structurelles s'arrêtent au pacte de responsabilité ou pas ? Vu l'équilibre politique qui a été choisi, ce n'est pas évident qu'il y ait beaucoup plus après."

(avec Emmanuel Jarry, Yann Le Guernigou, Nick Vinocur et John Irish, édité par Yves Clarisse)

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