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REPORTAGE-Les Camarguais, premiers réfugiés climatiques de France?

Reuters13/05/2015 à 14:26

* Quelque 10.000 Camarguais menacés par la montée des eaux * Une illustration des effets du réchauffement climatique * Des ouvrages de défense très coûteux * La France accueille la conférence climat fin 2015 par Jean-François Rosnoblet SAINTES-MARIES-DE-LA-MER, Bouches-du-Rhône, 13 mai (Reuters) - " Il y a 2.000 ans, l'eau était en Arles, à une quarantaine de kilomètres du rivage actuel. Il est naturel qu'elle y retourne". Frédéric Raynaud, un manadier qui, à 80 ans passés, continue de parcourir son domaine à cheval, se montre fataliste face à la menace du réchauffement qui pourrait faire des 10.000 habitants de Camargue les premiers réfugiés climatiques de France. Ce vaste marécage de 150.000 hectares aux allures de carte postale avec ses taureaux, ses chevaux et ses flamants roses subit de plein fouet le phénomène et son corollaire, la montée des eaux aggravée par l'érosion du littoral et la réduction des apports sédimentaires traditionnellement charriés par le Rhône. Sur le rivage de la Camargue, classée réserve de la biosphère par l'Unesco, le niveau de la mer est monté en moyenne de trois millimètres par an au cours des cent dernières années, un phénomène qui tend à s'accélérer. Certains modèles scientifiques prévoient qu'en 2100 le niveau de la mer sera 50 cm au-dessus du niveau actuel, d'autres projections soulignent qu'il pourrait même monter d'un mètre, un phénomène dont il sera question lors de la Conférence mondiale sur le climat que la France accueille fin 2015 à Paris. "Il est délicat de mesurer les impacts directs même si on a la certitude que ce sont les changements globaux qui en sont responsables", dit la directrice de la réserve naturelle de Camargue, Anaïs Cheiron. Entre septembre et décembre 2014, le littoral camarguais a enregistré une quinzaine d'épisodes de surcotes marines supérieures à 50 cm, la tempête du 28 novembre dernier ayant même flirté avec la cote d'1,20 m. L'année dernière a été classée parmi les plus pluvieuses depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et celle de 2012 parmi les plus sèches. "Ce sont des situations que l'on ne rencontrait pas avant", souligne la scientifique. MIGRATIONS DES OISEAUX MODIFIÉES La faune et la flore de la réserve naturelle, 13.000 hectares au cœur du delta, où 277 espèces d'oiseaux, 1.760 espèces d'insectes ou encore 189 types d'araignées bénéficient d'une protection intégrale, ont déjà été affectées. "Depuis plusieurs années, on observe des dates de migration plus précoces", note Yves Cherain, chargé de mission scientifique de la réserve. Un changement climatique qui peut se révéler bien plus préoccupant en favorisant par exemple le développement d'espèces envahissantes, comme la "moule verte asiatique". Décelée en 2011 en quelques points de l'étang du Vacarès, elle en a désormais colonisé tout le pourtour et a commencé à détruire les espèces endémiques, comme les herbiers de zostères qui favorisent la réoxygénation du système lagunaire tout en servant de lieux de reproduction. Depuis l'Antiquité, les habitants de Camargue ont appris à composer avec les brusques sautes d'humeur des eaux, construisant par exemple leur habitat sur les ségonnaux, ces buttes artificielles datant de l'époque romaine. Pour prévenir les crues, ils ont édifié au milieu du XIXe siècle des digues de terre et de sable le long des rives du Rhône et en bordure de mer. Ces barrages artificiels, qui ont transformé le delta marécageux en vaste étendue domestiquée, peinent cependant à résister aux caprices du temps. Dans le delta, la côte n'a cessé d'avancer, en moyenne de quatre mètres par an entre 1930 et 1980, date à laquelle les premiers aménagements lourds de défense ont été construits sous la forme de dizaines d'épis de rochers pour protéger le rivage ou de brise-lames en mer pour atténuer la force des vagues. UNE LUTTE CONSTANTE CONTRE LES ELÉMENTS Au total, plus de 200 ouvrages sont répartis sur une quarantaine de kilomètres de rivage. Ils ont notamment permis aux Saintes-Marie-de-la Mer, deuxième ville de Camargue après Arles, de ne pas se faire contourner par les flots. Mais cette protection ralentit le phénomène d'érosion sans le maîtriser et, entre 2003 et 2014, les plages des Saintes-Maries-de-la-Mer peintes à la fin du XIXe siècle par Vincent Van Gogh ont laissé place aux rochers, ultimes protecteurs des premières lignées de maisons du village. Roland Chassain, le maire de la localité, qui compte moins de 2.500 âmes l'hiver et plus de 40.000 l'été, refuse toutefois de "faire peur aux gens" et estime qu'ils sont "protégés". "Cette évolution est lente, on a du temps pour la prévenir et pour la maîtriser", dit-il. "Les Saintes-Marie-de-la-Mer transformées en Mont Saint-Michel, ce n'est pas pour demain." Le village se retrouve pourtant en perpétuelle résistance face à la poussée des flots, condamné à un chantier permanent à grands coups d'enrochements dont le coût devient exorbitant. "Les digues biaisent les résultats des recherches. On s'aperçoit par exemple qu'il est de plus en plus compliqué d'évacuer les eaux des étangs vers la mer, ce qui amplifie un phénomène de confinement des lagunes de Camargue", affirme Yves Cherain, le chargé de mission scientifique. RUPTURE DES DIGUES Les digues en bordure du Rhône et de la mer construites sous Napoléon III se sont rompues en 2003, ouvrant la porte à 300 millions de mètres cubes qui ont envahi le territoire, provoquant l'évacuation de 7.000 personnes. Dans la mémoire des gens du terroir, c'est pourtant la crue de 1982 qui fait référence, quand la mer a submergé les terres et les maisons et quand les embruns ont brûlé la végétation sous l'influence du vent du levant qui pousse la mer dans les terres et, surtout, l'empêche d'en ressortir. "Certains propriétaires ont retrouvé morts leurs chevaux et leurs taureaux, suspendus par la patte au sommet des arbres", se souvient Frédéric Raynaud, propriétaire de la manade au nom éponyme, qui se transmet de père en fils depuis 1904. Le domaine de 700 hectares accolé à la mer, territoire de 200 bêtes en semi-liberté, est le plus exposé aux coups de boutoir de la nature et ses terres sont régulièrement inondées par les eaux malgré les protections érigées sur la plage du Grand radeau, qui n'existe d'ailleurs quasiment plus. "Depuis mon installation sur le domaine, en 1946, j'ai vu disparaître les dunes mais aussi deux blockhaus construits par les Allemands qui se retrouvent à un kilomètre au large", confie le vieux manadier, dont le domaine s'est rétréci d'une trentaine d'hectares recouverts en permanence par l'eau. (Yves Clarisse)

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