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REPORTAGE-Le fusil et la prière, Boko Haram s'enracine au Nigeria

Reuters09/09/2014 à 18:57

* La secte a pris le contrôle de villes et de villages * Traque des jeunes hommes soupçonnés d'être des miliciens * Instauration d'un "territoire musulman" au nord-est * Inquiétude des alliés occidentaux du Nigeria par Isaac Abrak GOMBE, Nigeria, 9 septembre (Reuters) - Pour se rendre maîtres de villes et de villages dans le nord-est du Nigeria, les djihadistes de Boko Haram ont mis au point une nouvelle stratégie aussi rudimentaire que brutale: faire parler les armes puis prêcher le Coran. Selon les habitants de plusieurs localités proches de la frontière camerounaise investies par les combattants de la secte islamiste, le mode opératoire est quasiment invariable. Des hommes armés débarquent dans un village ou un hameau à bord de camionnettes ou conduisant des motos, ils ouvrent le feu sur les hommes adultes et plantent leur drapeau noir, portant l'inscription "Dieu est grand" (Allahou Akbar), sur les bâtiments officiels. Les femmes, le plus souvent épargnées, sont alors informées qu'elles vont devoir épouser des combattants et qu'ainsi elles pourront "vivre en paix". Fort des récents succès enregistrés par ses hommes, le chef de la secte Aboubakar Shekau a décrété le mois dernier dans la localité de Gwoza un "territoire musulman", initiative qui semble directement inspirée par le califat que l'Etat islamique veut imposer dans les zones qu'il contrôle en Syrie et en Irak. Indiyanatu Musa, une lycéenne de 16 ans, se trouvait à Gwoza, localité de l'Etat de Borno, lorsque les Boko Haram se sont présentés dans un parc de la ville le 5 août. "Ils nous ont dit: 'c'est Shekau qui nous envoie. Vous êtes condamnées à mort que vous soyez chrétiens ou musulmans'." raconte-t-elle après avoir fui à Gombe, agglomération d'un Etat voisin. "En très peu de temps, tout le parc était jonché de corps, abandonnés là. Je criais, comme mes camarades de lycée et comme les autres femmes qui étaient là", a raconté l'adolescente. Des massacres similaires ont été signalés à Gamborou-Ngala où les djihadistes ont fait la chasse aux hommes adultes, les sortant de force de leur maison avant de les abattre. SE SOUMETTRE OU MOURIR Les soldats d'Aboubakar Shekau s'en prennent en priorité aux hommes adultes car ils les soupçonnent d'appartenir à un groupe de défense réunissant de jeunes volontaires, les Civilian JTF, dont le leader religieux a juré la perte. "Nous prévenons les miliciens des Civilian JTF que nous frapperons, nous vous exploserons la tête et nous vous tuerons tous tandis que vous nous supplierez de vous épargner", déclare Shekau dans une vidéo mise en ligne le 24 août. "Ils nous ont dit qu'ils ne nous feraient pas de mal mais qu'ils tuaient nos hommes parce qu'ils avaient créé une milice pour les combattre", raconte Aisha Aboubakar qui a réussi à s'enfuir avec ses quatre enfants et son mari. A Gowza, Aboubakar Shekau s'est installé dans le palais de l'émir local, il a récupéré ses vêtements et reçoit en audience sur son trône, portant l'habit royal et le turban. "Nous avons un califat islamique à Gowza et chacun d'entre vous doit se soumettre ou mourir", a-t-il expliqué à un groupe de femmes venues le trouver pour plaider leur cause. Une fois les massacres terminés et les pillages de magasins et d'échoppes achevés, les Boko Haram ont expliqué à la population qu'il était temps de passer à une "existence meilleure sous la loi islamique", se souvient encore Musa. "Chaque matin, ils faisaient le tour des maisons, frappaient à la porte et nous demandaient de venir à la prière à la mosquée", précise l'adolescente. Cet enracinement marque un changement dans la stratégie de Boko Haram qui, depuis le début de sa rébellion en 2009, pratiquait plutôt le harcèlement des troupes gouvernementales avant de se replier dans des zones forestières ou montagneuses. La progression des islamistes, notamment dans l'Etat de Borno, laisse craindre aux autorités d'Abuja d'assister à la chute de la capitale régionale Maiduguri. COMME UNE ARMÉE CONVENTIONNELLE La situation a ranimé le souvenir de la guerre du Biafra (1967-1970) avec la proclamation d'une république sécessionniste dans le sud-est du pays. Le blocus terrestre et maritime de la région s'était traduit par une famine qui avait fait entre un et deux millions de morts. La prise de territoires et de villes en dehors des forêts de Sambisa et des montagnes de Mandara suscite la préoccupation des alliés occidentaux du Nigeria, premier producteur pétrolier africain, à commencer par les Etats-Unis. "Si des mesures ne sont pas rapidement prises, le Nigeria pourrait voir tomber de larges zones de son territoire comme ce qui s'est produit avec l'avancée éclair de l'EI en Irak", estime un groupe d'experts nigérians et internationaux dans un rapport la semaine passée. "Ils (les djihadistes) commencent à opérer comme une armée conventionnelle. Ils utilisent des véhicules blindés, y compris des chars et des armes lourdes", met en garde le rapport. Des liens existent entre Boko Haram et des groupes islamistes comme Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ou les Chabaab somaliens mais il ne s'agit pas encore d'une coopération étroite, jugent des experts de l'antiterrorisme. Des milliers de personnes ont fui le Nord-Est à majorité musulmane pour gagner le sud du pays dominé par les chrétiens. Confiant dans l'avantage dont il dispose, Aboubakar Shekau ajoutait dans son message du 24 août: "Mieux vaut se soumettre à Allah avant qu'il soit trop tard." (Pierre Sérisier pour le service français)


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