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Quand Salman Rushdie était Joseph Anton, clandestin sous fatwa

Reuters18/09/2012 à 18:38

QUAND SALMAN RUSHDIE ÉTAIT "JOSEPH ANTON"

par Mike Collett-White

LONDRES (Reuters) - La fureur provoquée dans le monde arabo-musulman par une obscure vidéo tournée en Californie résonne étrangement en Salman Rushdie.

En particulier au moment où paraissent les mémoires de l'auteur des "Versets sataniques" qui racontent comment sa vie a basculé dans la clandestinité après la fatwa de mort lancée contre lui par l'ayatollah Khomeini.

"Joseph Anton. Mémoires", qui paraît mardi en Grande-Bretagne et jeudi en France, s'ouvre en 1989 au moment où l'écrivain britannique reçoit l'appel d'un journaliste qui veut le faire réagir à l'édit religieux (fatwa) le condamnant à mort par le Guide suprême de la révolution iranienne.

L'ayatollah Khomeini, qui décédera quelques mois plus tard, estimait que "Les Versets sataniques" parus l'année précédente, étaient un blasphème contre l'islam et son prophète Mahomet.

"C'est pas trop la forme", a alors répondu l'écrivain au journaliste avec un art consommé de la litote. Mais il se souvient d'avoir pensé à l'époque : "Je suis un homme mort."

S'ensuit une décennie de clandestinité, sous protection armée. Salman Rushdie vit dans la peur, contraint de déménager régulièrement. Et de changer de nom. Il opte pour la combinaison des prénoms de ses deux écrivains préférés : Conrad et Tchekhov. Joseph Anton.

La fatwa très médiatisée fait connaître l'auteur britannique d'origine indienne du grand public et associe à jamais son nom au débat entre liberté d'expression et respect des sentiments religieux.

Ce thème, qui ressurgit régulièrement - les caricatures du prophète Mahomet parues en 2005 dans un journal danois avaient suscité une controverse mondiale - est de retour à la une avec les manifestations parfois très violentes qui ont secoué la planète de Tunis à l'Australie et de l'Afghanistan à la France en réponse à la vidéo islamophobe extraite du film "L'innocence des musulmans" qui circule sur internet depuis juillet.

"MALVEILLANT"

"J'ai toujours dit que ce qui m'est arrivé était un prologue et qu'il y aurait de nombreux, nombreux épisodes comme celui-ci", a confié Salman Rushdie, 65 ans, au Daily Telegraph pour le lancement de "Joseph Anton".

"Manifestement, (le film) est une merde, est très mal fait et malveillant. Y réagir avec ce genre de violence est tout simplement ridiculement mal choisi. On attaque des gens qui n'ont rien à voir avec ça et ce n'est pas juste", ajoute l'auteur du "Dernier soupir du Maure".

Visiblement, "L'innocence des musulmans" a rappelé à certains la fatwa qui courait sur Salman Rushdie : une fondation religieuse iranienne a augmenté de 500.000 dollars la prime sur sa tête pour la porter à 3,3 millions de dollars (2,5 millions d'euros).

Le dirigeant de cette fondation, Hassan Sanei, a affirmé dimanche que si Salman Rushdie avait été tué comme le demandait l'ayatollah Khomeini - en 1998, l'Iran du président réformiste Mohammad Khatami s'était distancé de la fatwa -, cela aurait évité d'autres cas d'insultes à l'islam.

L'English PEN, branche du groupe international PEN de défense des écrivains et de promotion de la liberté d'expression, a pris la défense de l'auteur britannique.

"Le film qui a causé ces troubles est une insulte à l'intelligence de tout un chacun, mais les moyens de combattre cela reposent sur l'intelligence, encore et non sur des menaces de rétablissement des fatwas et des meurtres", déclare Lisa Appignanesi, auteur et membre de cette ligue.

"MON RÊVE IMPOSSIBLE"

"Joseph Anton", écrit à la troisième personne du singulier, évoque les années d'études de Salman Rushdie à Cambridge et ses débuts littéraires avec le prestigieux "Booker Price" pour "Les Enfants de minuit" en 1981.

Sept ans plus tard paraissaient "Les Versets sataniques". Ils ne restèrent un "simple roman" que quelques semaines, se souvient l'auteur, avant son interdiction en Inde et en Afrique du Sud. Puis vinrent les autodafés en Irlande du Nord, le plastiquage de libraires, les menaces adressées par téléphone à sa femme Clarissa.

Après la fatwa, l'écrivain fut contraint à la clandestinité.

Devant ses différents domiciles où il habitait avec des gardes du corps, ses "prisons" comme il les appelle, la violence faisait rage. Le traducteur de la version japonaise des "Versets" ? Mort poignardé. Une figure musulmane en Belgique qui avait osé critiqué la fatwa ? Assassinée. Et partout, des manifestations.

Les premières critiques de "Joseph Anton" parues sur internet sont mitigées. Michael C. Moynihan du Wall Street Journal salue le style de l'écrivain et son talent de conteur. Dans le Guardian, Pankaj Mishra note des "erreurs d'analyse" parce que Salman Rushdie "censure ceux qui le critiquent ou ne sont pas d'accord avec lui".

Dans un passage, l'auteur imagine le pire quand son fils Zafar, qu'il ne voyait qu'occasionnellement, ne répond pas au téléphone au moment convenu. Il évoque aussi l'échec de son second mariage avec la romancière américaine Marianne Wiggins et la mort de Clarissa en 1999.

Salman Rushdie raconte qu'il a survécu grâce aux mots, en écrivant des romans, des articles de journaux. "Je suis bâillonné et prisonnier", écrit-il dans son journal. "Je ne peux même pas parler. Je veux faire une partie de football au parc avec mon fils. Une vie ordinaire, banale : mon rêve impossible."

Danielle Rouquié pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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