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La France se prépare à ouvrir des centres de "déradicalisation"

Reuters14/12/2015 à 15:28

OUVERTURE PROCHAINE DE CENTRES DE "DÉRADICALISATION"

par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - Après avoir lancé un numéro vert et des cellules de prévention de la radicalisation, le gouvernement français tente, face à une menace terroriste inédite, de donner forme à des centres de "déradicalisation" promis par Manuel Valls d'ici fin 2015.

Mais à peine plus de quinze jours avant le 31 décembre, aucun accord politique n'existe sur leur lieu d'implantation, et un flou persiste sur leurs contours précis.

En avril dernier, le Premier ministre avait annoncé la création d'une structure pour accueillir, sur la base du volontariat, des jeunes de retour de zones de combat, ou candidats au départ ne faisant pas l'objet de poursuites.

Mais à la suite des attentats qui ont fait 130 morts à Paris et Saint-Denis, il est allé plus loin en évoquant la prise en charge de personnes sous main de justice.

"La création d'un tel centre, qui ne correspond pas forcément à notre culture (...) est indispensable", a-t-il lancé le 19 novembre devant l'Assemblée nationale.

"Le Premier ministre nous a donné le feu vert pour envisager plus qu'un équipement", confirme le préfet Pierre N'Gahane, qui pilote toute la politique de prévention de la radicalisation.

Outre un centre de réinsertion "par adhésion volontaire", ses équipes travaillent donc à un deuxième type d'établissement, pour des personnes "contraintes", qui y seraient dirigées sur injonction d'un juge.

Deux centres devraient ainsi voir le jour en 2016 et pourraient être multipliés, dit le secrétaire général du Comité interministériel de prévention de la délinquance (CIPD).

"On est prêts, l'équipe existe, le programme aussi", assure-t-il, estimant que les deux premiers centres pourront ouvrir trois mois après validation de leur lieu d'implantation.

Mais malgré quelques repérages, aucun accord politique sur leur point de chute n'existe à ce jour, indique-t-il.

LEVÉE DE DRAPEAU, SUIVI PSYCHOLOGIQUE

En attendant, ses équipes travaillent sur le calendrier fixé par le Premier ministre, et tablent sur une ouverture en mars.

L'objectif est clair : "réaffilier" des jeunes radicalisés à la citoyenneté française.

Chaque centre, mixte, fonctionnera sur le modèle d'un internat de semaine, avec un programme de dix mois dont le contenu pédagogique devrait être assez similaire pour les volontaires et les personnes sous contrainte, selon le préfet.

"Il y aura au moins une fois par semaine la levée de drapeau", dit-il par exemple.

Autre certitude, il est hors de question d'y introduire des discussions religieuses. "L'expérience a montré que ce n'est pas productif", souligne le psychanalyste Fethi Benslama, qui supervisera le dispositif psychologique.

Au programme notamment, des séances à titre individuel ou en groupe, deux à trois fois par semaine, pour aider les radicalisés à "prendre de la distance" vis-a-à-vis de leurs précédents engagements, explique-t-il.

Mais "l'objectif, ce n'est pas de faire un lavage de cerveau inverse", insiste l'universitaire, qui dit ne pas souscrire au terme de "déradicalisation". "Il faut que la personne ait le désir de se réinsérer dans la société."

Fethi Benslama a pour l'instant travaillé au premier type de centre, qui sera destiné aux volontaires - candidats au départ, femmes traumatisées, repentis.

Quant au deuxième type d'établissement, "il me semble que la réflexion n'est pas aboutie sur le plan politique", dit-il.

De fait, des incertitudes persistent sur le profil des personnes qui pourraient y atterrir.

Pour l'instant, Pierre N'Gahane travaille sur du "pré-sentenciel". Les premiers pensionnaires devraient être des individus traditionnellement placés sous contrôle judiciaire.

Cette option est immédiatement envisageable sur le plan légal, le juge pouvant déjà établir la résidence d'une personne en un lieu précis, indique un magistrat.

"SAS" AVANT LA SORTIE ? PEINE ALTERNATIVE ?

Et elle pourrait - même si Pierre N'Gahane invite à ne pas réduire ces centres à cela - permettre de mieux surveiller des individus tels Samy Amimour, qui a échappé aux forces de l'ordre malgré son contrôle judiciaire et a rejoint la Syrie avant de prendre part à l'équipée sanglante du Bataclan, le 13 novembre.

Mais le député socialiste Sébastien Pietrasanta, qui prônait dès cet été la création de centres pour personnes sous main de justice dans un rapport remis à Manuel Valls, émet des doutes.

Pour lui, un tel centre devrait plutôt constituer "un sas" avant la sortie de prison, ou, pourquoi pas, une alternative à la prison, notamment en matière d'apologie du terrorisme.

Selon les choix qui seront faits, une évolution législative sera peut-être nécessaire pour prévoir le placement dans ce centre. Un travail est en cours à la chancellerie.

En tout état de cause, chaque établissement devrait accueillir une trentaine de personnes, choisies par les juges ou volontaires. Et Pierre N'Gahane se dit "optimiste" sur la capacité des autorités à trouver ces derniers. "On a quand même un vivier important", dit-il.

Environ 7.500 "situations à risque" ont été repérées sur le territoire et plus de 630 familles sont actuellement suivies dans des cellules de prévention au sein des préfectures.

"Certaines auront vite fait de convaincre leur enfant d'adhérer", veut croire le préfet.

Le coût de fonctionnement de chaque centre, où au moins 25 permanents sont prévus - des professeurs aux cuisiniers en passant par les psychiatres et psychologues - est évalué entre 1 et 1,5 million d'euros par an, dit-il.

Après un accent mis sur la prévention et la prise en charge de familles - 6 millions d'euros y ont été consacrés en 2015 -, ces centres seront la grande nouveauté de 2016, qui devrait aussi voir une "montée en puissance" du contre-discours, indique Pierre N'Gahane.

Mais il ne faut pas en attendre des miracles, soulignent plusieurs spécialistes. "Il y aura des réussites", mais compte tenu de la dissimulation pratiquée par certains, "on ne saura réellement jamais si on a réussi ou échoué", prévient Sébastien Pietrasanta.

(édité par Yves Clarisse)

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