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La CGT à quitte ou double en attendant 2017

Reuters23/05/2016 à 23:23

LA CGT ENGAGÉE DANS UN BRAS DE FER AVEC LE GOUVERNEMENT

par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - En perte de vitesse et de repères, la CGT joue à quitte ou double son avenir dans un bras de fer très politique avec le gouvernement et agit comme si elle pariait sur une défaite de la gauche aux élections de 2017, selon des analystes.

La CGT et six autres organisations, dont Force ouvrière (FO), ont appelé à une nouvelle journée de manifestations et de grèves jeudi contre le projet de réforme du marché du travail, après celles de la semaine dernière, marquée par un rebond de la participation après un net essoufflement.

A défaut d'être en mesure de rassembler une masse critique de manifestants lors de ces journées d'action à répétition, la CGT paraît surtout miser sur la mobilisation très médiatique de militants déterminés dans des bastions stratégiques.

C'est le cas dans l'industrie pétrolière, où le blocage de raffineries et de dépôts fait tache d'huile, à la SNCF, où elle a déposé un préavis de grève reconductible les mercredis et jeudis, à la RATP, où elle appelle à la grève illimitée à partir du 2 juin ou dans les transports routiers.

"Ce qu'on attend des autres salariés des autres secteurs c'est qu'ils viennent nous rejoindre", a déclaré lundi à France Inter le secrétaire fédéral de la branche pétrole de la CGT, Emmanuel Lépine. "Parce que à nous seuls, les raffineurs, nous n'allons pas pouvoir faire reculer le gouvernement."

Contrairement à FO, la CGT a rompu pratiquement tous les ponts avec le gouvernement et le Parlement. Son secrétaire général, Philippe Martinez, a lui-même admis lundi sur RTL ne plus être en contact avec l'exécutif depuis deux mois.

"J'ai eu régulièrement des contacts avec Jean-Claude Mailly (le secrétaire général de FO), avec la CGT jamais", raconte pour sa part le député socialiste Christophe Sirugue, rapporteur du projet de loi Travail à l'Assemblée nationale.

POINT DE NON RETOUR

Un haut dirigeant d'un syndicat rival de la CGT estime que celle-ci a dépassé le point de non-retour.

"Martinez ne peut plus faire marche arrière. Il a été élu sur une ligne très dure (...) L'actualité ne lui permet pas de rectifier le tir", explique ce syndicaliste.

Un responsable de la CGT, réputé proche de son aile réformiste, ne dit pas autre chose : "On n'a pas le choix. En tout cas, on sera allé jusqu'au bout du rapport de force."

Les analystes interrogés par Reuters voient dans cette stratégie une fuite en avant dont l'enjeu dépasse le sort de la loi portée par la ministre du Travail, Myriam El Khomri.

La CGT est de l'aveu même de Philippe Martinez en passe de céder la place de premier syndicat français à la CFDT. Une évolution que la loi El Khomri, soutenue par la CFDT, est de nature à accentuer en privilégiant la négociation d'entreprise, plus en accord avec la culture des syndicats réformistes.

En interne, la CGT n'est pas encore remise de la succession ratée de son ex-numéro un, Bernard Thibault, ni de la perte de son ossature doctrinale consécutive à son découplage d'avec le Parti communiste à la fin des années 1990 et au déclin du PC.

Son 51e congrès, qui a confirmé en avril à Marseille le retour en force de son aile la plus radicale, est loin d'avoir été une promenade de santé pour Philippe Martinez.

Plus d'un tiers des adhérents représentés (31,3%) ont voté contre son rapport d'activité et 14,1% se sont abstenus.

Pour tenter de redresser la situation, la CGT a choisi la radicalisation plutôt que le chemin plus long et périlleux d'une refonte doctrinale, en s'appuyant sur le rejet de la loi Travail par une partie, majoritaire selon les sondages, de l'opinion.

"Il y a une volonté de capitaliser sur les mécontentements existants", estime un fin connaisseur de la CGT. "Martinez veut attiser les contestations pour récupérer des voix aux élections professionnelles. Il fait le pari que Hollande va se planter et s'est engagé dans une opposition politique au gouvernement."

Une analyse partagée par d'autres spécialistes du monde syndical, selon qui la CGT anticipe une défaite de François Hollande en 2017 et une désintégration de la gauche.

"C'est une stratégie qui prendra tout son effet au lendemain de l'élection présidentielle", dit ainsi Guy Groux, directeur de recherche à l'Institut d'études politiques de Paris, selon qui le pari de la CGT est d'apparaître alors comme la seule vraie force d'opposition face à une droite triomphante.

PARI RISQUÉ

Un avis partagé par Raymond Soubie, président des sociétés de conseil Alixio et Taddeo, spécialiste des relations sociales.

"La CGT veut installer l'idée qu'elle est le dernier rempart des salariés en France", a-t-il dit à Reuters. "Ces mouvements vont peu à peu s'essouffler mais la CGT aura gagné l'image de l'organisation syndicale la plus résistante."

"La question est de savoir combien de temps cela va durer", ajoute cependant l'ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, pour qui la CGT risque "d'y laisser des plumes parce que beaucoup de gens n'apprécient pas cette stratégie".

Cette stratégie n'est en effet pas sans risque pour une centrale syndicale qui garde une forte capacité d'organisation mais a montré ces derniers temps des signes de faiblesse face aux "casseurs" qui sévissent en marge des manifestations.

"La situation se tend de plus en plus. On n'a jamais connu ça. Si le gouvernement ne nous entend pas, on risque d'avoir des formes de radicalité qu'on n'arrivera pas à maîtriser", s'inquiète un haut responsable de la CGT.

Si le mouvement se prolonge, avec des difficultés croissantes de ravitaillement en carburant ou de circulation, et s'il perturbe l'Euro de football, qui commence le 10 juin, le risque pour la CGT est également celui de l'impopularité.

Reste enfin à savoir si l'alliance de circonstance nouée avec FO, autre clef de la stratégie de la CGT pour éviter de paraître isolée, pourra être maintenue au-delà de la journée nationale de grève et de manifestation prévue le 14 juin.

Le sentiment que les dirigeants de FO, Jean-Claude Mailly en tête, pourrait être en quête d'une porte de sortie, est partagé par les analystes, des dirigeants syndicaux, y compris à la CGT, et des responsables politiques proche de la majorité.

Pour l'heure, cependant, le mot d'ordre reste à FO comme à la CGT "retrait de la loi El Khomri". Et les cadres de FO sur le terrain se montrent aussi résolus que leurs collègues de la CGT.

"On ne les lâchera pas, c'est une garantie qu'on leur donne, on ira jusqu'au bout", a ainsi déclaré lundi à Reuters Hervé Quillet, secrétaire général de la fédération FO de la chimie.

(Avec Jean-Baptiste Vey, édité par Yves Clarisse)

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