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L'antiterrorisme français en question après l'affaire Nemmouche

Reuters02/06/2014 à 20:54

DÉBAT SUR L'EFFICACITÉ DE L'ANTITERRORISME FRANÇAIS APRÈS LE DRAME DE BRUXELLES

par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - Le profil du suspect de la tuerie du Musée juif de Bruxelles a réveillé le débat sur l'efficacité de l'antiterrorisme français, la capacité des autorités à lutter contre la radicalisation islamiste en prison étant notamment mise en doute.

Deux ans après l'affaire Merah, qui a mis en lumière des "dysfonctionnements" du renseignement français, la nouvelle Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) n'a pas pu empêcher le passage à l'acte présumé d'un Français de 29 ans, fiché depuis un an, à son retour de Syrie.

Devant l'ampleur des départs de Français vers la Syrie - ils sont 300 sur place, une centaine en transit et une centaine à être revenus, selon le ministère de l'Intérieur -, le gouvernement a adopté fin avril un plan de prévention et de lutte contre les filières djihadistes. De nouvelles mesures doivent être présentées en conseil des ministres le 25 juin.

Mais pour la présidente du Front national Marine Le Pen, l'incapacité de la France à neutraliser Mehdi Nemmouche, seul suspect dans la tuerie qui a fait trois morts le 24 mai, témoigne de "la naiveté stupéfiante de notre gouvernement".

Pour être véritablement efficace, le renseignement doit être renforcé au niveau européen, notamment en coopération avec la Turquie, pays de transit vers la Syrie, selon les analystes.

"Nous affrontons des gens qui savent comment exploiter nos règles de libre circulation", souligne dans Le Monde Gilles de Kerchove, coordinateur pour l'UE de la lutte antiterroriste.

C'est aussi le renseignement dans les prisons, "véritable mine d'information", qui doit être intensifié, disent les spécialistes. Mehdi Nemmouche, incarcéré à cinq reprises, s'est autoradicalisé durant sa détention, selon le procureur de Paris.

L'enrôlement de jeunes détenus, à qui des islamistes prosélytes offrent une aide matérielle, "a tendance à s'aggraver", estime Stéphane Barraut, secrétaire général adjoint du syndicat Ufap-Unsa justice.

Face à ce phénomène, les surveillants sont désemparés, dans un univers carcéral surpeuplé où près de la moitié des prisonniers sont de confession musulmane selon les syndicats pénitentiaires et le sociologue des prisons Farhad Khosrokhavar.

"Quand vous avez un surveillant pour 1.000 détenus, il n'y a pas d'instauration de dialogue, le surveillant ouvre et ferme, il gère des flux", dit Stéphane Barraut. "Il ne faut pas s'étonner après que les détenus se laissent embringuer."

Le suivi est d'autant plus difficile que le recrutement se fait de plus en plus discret.

"Il y a très peu de prières collectives en promenade, c'est beaucoup moins visible", souligne Emmanuel Riehl, référent local du Syndicat national des directeurs pénitentiaires, qui travaille à la maison d'arrêt de Douai. D'où la nécessité d'une véritable observation de terrain, pour repérer un changement de fréquentations ou de discours des détenus.

RENSEIGNEMENT PÉNITENTIAIRE

Depuis 2003, un bureau du renseignement pénitentiaire -appelé EMS-3-, assure la surveillance des détenus les plus dangereux. Parmi environ 800 individus contrôlés, 150 présentaient fin 2012 un profil islamiste, dit-on de source syndicale.

Géré par des personnels de l'administration pénitentiaire -une douzaine selon le député socialiste Jean-Jacques Urvoas-, EMS-3 fonctionne hors du renseignement intérieur. Stéphane Jacquot, secrétaire national de l'UMP chargé des prisons, y voit la "vraie défaillance" du système.

"Il y a un vrai manque de coordination", dit-il. Or "il y a une mine d'information dans les prisons pour affiner le renseignement".

Sans se prononcer sur cette structure, le gouvernement s'est engagé à permettre l'émergence d'un "contre-discours" en détention via des imams modérés. Mais leur nombre est encore trop limité, disent les professionnels.

Selon Dominique Raimbourg, vice-président socialiste de la commission des lois de l'Assemblée nationale, la priorité aujourd'hui est le suivi des personnes sortant de prison.

Trois semaines seulement après sa libération, le 4 décembre 2012, Mehdi Nemmouche se rendait en Syrie, où il a passé plus d'un an. La réforme pénale, qui vise notamment à éviter les sorties dites "sèches", sans aucun suivi, des détenus, va dans le bon sens, estime Dominique Raimbourg, rapporteur du texte.

"Si Mehdi Nemmouche avait été suivi à sa sortie de prison, on se serait rendu compte qu'il ne répondait pas à ses obligations et on aurait pu émettre un mandat d'arrêt" à son endroit, permettant son interpellation à Francfort, avant qu'il rejoigne la Belgique, estime-t-il.

En attendant, l'opposition de droite et d'extrême droite appelle à des mesures plus radicales comme la déchéance de leur nationalité des binationaux jugés dangereux.

Se pose aussi la question d'un renforcement des outils législatifs. Le juge antiterroriste Marc Trévidic a ainsi demandé à plusieurs reprises la création d'une infraction de préparation d'un acte terroriste ou le vote d'une loi interdisant d'aller combattre à l'étranger. "L'incrimination d'association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste ne suffit pas à être assuré qu'on aura la bonne incrimination pénale pour ceux qui, comme Mehdi Nemmouche, agissent seuls", a reconnu sur Europe 1 le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve.

(édité par Yves Clarisse)


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