|
Il n’y a pas une semaine sans que des annonces ou des rumeurs de fusions-acquisitions apparaissent dans la presse. Assistons-nous à ce que l’on pourrait qualifier de véritable inflation des fusions-acquisitions et autres rapprochements entre entreprises ?
Pierre-Alexis Dumont : Les fusions-acquisitions et OPA de grandes ampleurs sont des opérations assez nouvelles du moins dans leur nombre et dans leur taille. Nous avons d’ores et déjà observé dans l’histoire deux grosses phases importantes de consolidation. La première a eu lieu, au début des années 90, essentiellement dans le secteur pharmaceutique. La seconde s’est produite à la fin des années 90 avec la bulle internet. En ce moment nous pouvons dire que nous sommes rentrés dans la troisième phase. Les chiffres le prouvent. Le premier semestre 2006 fait d’ailleurs figure de record en la matière puisque pas moins de 1,83 mille milliards de dollars ont été investi en opération de fusions-acquisitions dans le monde. C’est 43% de plus que le premier semestre de l’année dernière.
Quels sont les facteurs qui expliquent ce mouvement ?
P-A D. : Il y a effectivement des conditions propices à ce phénomène. La première d’entre elle est sans doute le fait que les entreprises dans leur grande majorité se portent bien (résultats sains, désendettement, marges opérationnelles très hautes). D’autre part, les entreprises, aujourd’hui, ont la capacité de réinvestir soit en croissance interne soit en croissance externe. Or les fusions-acquisitions sont très liées au cycle d’investissement. Aujourd’hui on est clairement dans un environnement très favorable pour ce qui concerne l’investissement puisque les niveaux d’emprunts et de financement qui sont relativement faibles permettent des retours sur investissements bien supérieurs aux taux de l’emprunt lui-même. L’autre élément de taille qui pousse aux opérations de ce type, réside dans les opportunités d’investissement elles-mêmes. Aujourd’hui nous sommes précisément dans ce cas de figure avec l’émergence des nouvelles économies à l’image des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Ces pays offrent énormément d’opportunités aux entreprises mais constituent également une menace. Ce sont des nouveaux marchés qui s’ouvrent mais ce sont aussi de nouveaux concurrents potentiels. Face à ce contexte, il existe deux types de stratégies de fusions et acquisitions. Celles qui sont offensives et qui vont le plus souvent des pays occidentaux vers les pays asiatiques et celles qui sont défensives avec de gros acteurs qui tentent de conserver ou d’acquérir de nouvelles parts de marché.
Jean-Michel Boussemart:La mondialisation des affaires se poursuit et pousse les entreprises à se développer à l’international. Il s’agit de gagner des marchés et de produire à coût moins élevé. Les entreprises, et notamment les géants nationaux, veulent pérenniser et plus encore développer leurs positions internationales pour devenir des acteurs majeurs de la scène internationale. Depuis plusieurs années ces entreprises évoluent dans une croissance économique mondiale forte qui se poursuit encore actuellement à un rythme élevé, ce qui leur permet de dégager des profits élevés et croissants. A l’heure actuelle, les entreprises américaines par exemple ont retrouvé un taux de marge équivalent aux plus hauts de 1997, et ce malgré le ralentissement de la croissance observé aux Etats-Unis. D’autre part, les taux d’intérêt partout dans le monde, malgré leur redressement, restent relativement bas, en dessous de leurs normes antérieures en termes réels. Les entreprises sont donc plus incitées à faire des opérations d’endettement pour acquérir les actifs qui les intéressent. Le taux d’intérêt à 10 ans sans risque est aujourd’hui à 4,70% aux Etats-Unis et aux environs de 3.8% en moyenne dans la zone euro. L’inflation est aux alentours de 4% outre-Atlantique et supérieure à 2% dans la zone euro. Les taux d’intérêt réels apparents sont donc très faibles. Bien sûr on ne peut pas tabler sur une telle inflation sur le long terme et celle-ci devrait ralentir. Mais si on extrapole une inflation à 2 % par an sur les prochaines années, ce qui est tout à fait envisageable, les entreprises ont alors encore tout intérêt à s’endetter aujourd’hui pour effectuer leurs opérations de fusions acquisitions.
Ce phénomène touche-t-il l’ensemble des secteurs économiques ? Et quels sont les plus sensibles à ce phénomène actuellement ?
P-A D. : Les secteurs les plus affectés par le phénomène sont ceux dans lesquels ces nouvelles économies ont des intérêts à se développer. Le secteur financier mais également le secteur des infrastructures, l’énergie, les matières premières ainsi que la pharmacie sont les plus touchés. Nous devrions connaître un boom des fusions-acquisitions sur une grande partie des secteurs économiques. Nous sommes clairement dans un phénomène de très forte consolidation qui devrait se poursuivre jusqu’à fin 2007. En général ces cycles ont une durée de trois ans, le phénomène ayant démarré en 2004, il devrait donc logiquement se poursuivre jusqu’en 2007.
J-M B.: On constate que très peu de secteurs échappent au phénomène. A mon sens, le secteur des produits de base risque de rester propice à de telles opérations. Les producteurs de tels produits, énergétiques ou non, ont une réelle amélioration de leurs termes de l’échange, c’est à dire que le prix relatif de leurs produits a fortement augmenté, plus que la moyenne. Le secteur bancaire compte également de très nombreuses entreprises aux profits élevés. La banque italienne Banca Intesa qui souhaite acquérir son homologue San Paolo a vu ses résultats semestriels croître de 25% cette année. Et ces entreprises profitent de taux longs comme les obligations qui sont relativement bas. Les opérations de fusions acquisitions coulent de source dans un contexte aussi propice.
Ces mariages sont-ils le plus souvent franco-français ou alors constate t-on davantage de rapprochement entre sociétés étrangères et hexagonales ?
P-A D. : Il y a effectivement un mouvement en Europe de construction de leaders européens dans des secteurs autrefois organisés autour de leaders nationaux ou de monopoles nationaux notamment dans le transport aérien par exemple ou dans les services aux collectivités. Nous constatons deux stratégies dans les rapprochements. Le premier est clairement orienté sur la construction de leader nationaux comme c’est le cas par exemple en Italie, en Espagne et dans une moindre mesure en France. Il existe également une vision plus transfrontalière qui permet la création de leaders européens. Ce sont deux stratégies différentes, mais il s’avère que la seconde parait économiquement la plus intéressante et le plus souvent plus relutive.
La France est-elle très exposée à ce mouvement ?
P-A D. : A partir du moment ou il n’y a pas de fonds de pension ni même de gros investisseurs institutionnels qui contrôlent tout ou partie de l’actionnariat d’une entreprise alors celle-ci est très exposée. Le seul moyen d’échapper à un rachat, c’est d’avoir des noyaux durs d’actionnaires ou un investisseur majoritaire clairement identifié. Dès qu’il y a un flottant conséquent dans une société, comme c’était le cas d’Arcelor, vous devenez une proie.
J-M B.: Nos grandes entreprises font des acquisitions et sont très actives à l’international. On sait que certaines d’entre elles restent « opéables » malgré la mise en place de lignes de défense et les mesures prises pour se prémunir d’un risque de rachat comme par exemple en effectuant des diminutions de leur capital flottant.
Quelles sont les sociétés françaises susceptibles de devenir des proies ?
P-A D. : Thomson, Vivendi, Schneider, Alstom, Accor, Vinci, STMicro, AGF, Suez, Dexia, Danone... La moitié des sociétés du CAC 40 sont concernées. Mais il faut qu’il y ait un prédateur identifié or quand vous êtes leader d’un secteur il devient difficile voire hasardeux de se faire racheter.
Quels sont les avantages et les inconvénients d’une fusion sur le plan économique ?
P-A D. : Il s’agit de réaliser des économies, de créer des synergies notamment sur les achats. C’est également la possibilité de supprimer tous les doublons. Mais c’est surtout le moyen d’acquérir une taille critique notamment dans une économie qui se globalise afin de couvrir le maximum de pays. C’est aussi l’occasion d’augmenter de manière significative les budgets de recherche et développement. Il arrive néanmoins que certaines fusions-acquisitions soient au final destructrices de valeur notamment quand les synergies ne se trouvent pas au rendez-vous. Ce que l’on observe globalement, aujourd’hui, c’est que les managements sont plus performants que par le passé pour ce type d’opérations.
L’actionnaire d’une entreprise qui est la cible de ce type d’opération est-il toujours gagnant ?
P-A D. : Les actionnaires des cibles profitent en général davantage que les actionnaires de l’acquéreur car pour prendre le contrôle d’une entreprise, il faut payer ce que l’on appelle une prime de contrôle. En réalité, la majeure partie de la plus-value réalisée lors de la fusion va aux actionnaires de la cible. Historiquement, là où il y a eu le plus de perte c’est pour les actionnaires des acquéreurs. Nous avons encore en tête l’opération douloureuse d’acquisition d’AOL par Time Warner.
Propos recueillis par Antoine Chazal et Jérémie George
|