via LUPUS
Le Temps: Les marchés ont dégringolé cette semaine. Comment analysez-vous la situation?
Marc Faber: Ils sont très survendus à court terme. Je mattends à un rebond, puis à nouveau un ralentissement dès octobre ou novembre. Le S & P atteindra environ 1100 points [ndlr: il est vendredi à 1200 points]. Le troisième volet du programme dassouplissement monétaire devrait ensuite être lancé [ndlr: dit «QE3»].
Le dollar ne cesse de dégringoler. Anticipez-vous sa fin?
Oui, jai toujours pensé que la valeur terminale du dollar était zéro, car le gouvernement, le Trésor et la Réserve fédérale nont aucun intérêt à maintenir un dollar fort. Depuis 1913, année de création de la Fed, le billet vert a perdu 97% de son pouvoir dachat. Sur le long terme, il a été faible par rapport à la grande majorité des autres devises, tout comme la livre sterling. La fin du dollar ne se produira pas du jour au lendemain, elle sera graduelle.
Croyez-vous aussi à la fin de leuro?
Je nen ai aucune idée, car il sagit dune décision politique. Aussi longtemps que lAllemagne a la volonté de soutenir la Banque centrale européenne et de financer le fonds de stabilité, leuro survivra.
Aux côtés de la Grèce figurent le Portugal, lIrlande, lEspagne et lItalie. Devrait-on aussi laisser ces pays faire faillite comme vous le préconisiez avec la Grèce?
Oui, même si cette solution est douloureuse. Cela ne me gêne pas que des assurances, des gouvernements et des banques ayant acheté des obligations de la Grèce perdent de largent. Si certains pays font faillite, ils entraîneront les banques avec eux. Mais laissons ces établissements faire défaut tout en protégeant les épargnants. Ce choix est nettement meilleur que de sauver les banques avec largent du contribuable et de se rendre compte deux années plus tard que les banquiers reçoivent des bonus record. Il faut punir les banquiers! Le secteur financier est devenu bien trop gros par rapport à léconomie réelle. A mon avis, le secteur financier doit soccuper de garder lépargne des gens et de la prêter à dautres. Les banques ne devraient pas soccuper de trading. Est-ce que le sauvetage des banques aux Etats-Unis a apporté quelque chose à léconomie? Non.
PLUS DE FABER EN SUIVANT :
La BNS a décidé cette semaine de resserrer le taux Libor et daugmenter les liquidités en francs sur le marché monétaire. Est-ce une bonne stratégie pour lutter contre lappréciation du franc?
Non, imprimer des billets en masse aura des conséquences. Le franc baissera, les prix de limmobilier et linflation grimperont et léconomie réelle ne sera pas aidée. Il est évident quà court terme le franc fort fait souffrir les entreprises exportatrices. Mais, sur le long terme, que ce soit la Suisse, le Japon ou lAllemagne avant leuro, ces pays ont tous une monnaie forte. En dautres termes, les pays qui sont tournés vers les exportations ont une monnaie forte, ceux qui exportent peu ont une monnaie faible. Dans le cas de la Suisse, pays qui ne produit pas de matières premières, les entreprises peuvent acheter à meilleur prix du fer, du cuivre et dautres métaux grâce au franc fort. En conséquence, limpact de lappréciation dune devise sur les exportations est nettement surévalué. Mieux vaut une monnaie forte quune inflation élevée.
En perte de compétitivité à cause du franc, certaines entreprises comme Lonza ont rallongé le temps de travail hebdomadaire de deux heures sur les sites de Viège et de Bâle. Cette mesure vous convainc-t-elle?
Cest une bonne idée si les employés travaillent plus en Suisse, car ils gagnent déjà 30% à 40% de plus que dans la zone euro. Mais un problème me préoccupe davantage en Suisse: le prix des produits. Un ami a récemment acheté un article Geberit en Suisse pour 150 francs. En Allemagne, il coûte deux fois moins cher. On paie ici une Porsche 190 000 francs, alors quelle coûte 95 000 francs en Allemagne. Jimagine que les marges sont en Suisse beaucoup plus élevées quailleurs.
Comment léconomie suisse va-t-elle évoluer durant les six prochains mois?
Elle ne va pas connaître une forte croissance, mais ce nest pas grave. Il y aura toujours Zurich, Verbier, Genève et dautres régions qui se développeront, car la Suisse est fiscalement attractive. Mais, un jour, cela pourrait changer en raison des pressions de lUnion européenne.
Les tensions fiscales entre la Suisse et ses voisins européens nont en effet pas disparu. Croyez-vous que limpôt libératoire peut être obtenu ou que la Suisse na pas les moyens de résister aux pressions pour léchange automatique dinformations?
La Suisse ne parviendra pas à résister et devra céder à léchange automatique dinformations. Cest la raison pour laquelle je conseille de transférer les capitaux à Singapour ou à Hong Kong, où lUnion européenne nest pas aussi active et où elle peut se faire envoyer balader par les autorités. Dans quelques années, il y aura davantage dactifs sous gestion à Singapour quen Suisse. Beaucoup dargent de lUnion se déplace déjà vers ce centre offshore, car il est plus sûr.
Les nouvelles règles de Bâle III suffiront-elles à stabiliser le système bancaire international?
Ces nouvelles règles sont bonnes, mais le timing est mauvais. Il aurait fallu les introduire il y a 10-15 ans et les assouplir maintenant. Or les gouvernements nont rien fait durant les dernières années, et maintenant que les banques devraient être encouragées à prêter de largent, ces réglementations les en empêchent. Au lieu dêtre proactifs, les Etats sont réactifs. En fait, le problème nest pas tant le manque de réglementations, mais des politiques monétaires beaucoup trop laxistes qui encouragent la spéculation. Il serait mieux davoir des politiques plus restrictives avec des taux dintérêt plus élevés que des gouvernements qui ne cessent daugmenter leurs dépenses et de baisser les taux.
Beaucoup danalystes sinquiètent encore dun éclatement de la bulle immobilière en Chine. Vous ny croyiez pas lan dernier. Est-ce toujours le cas?
Les gens ne réalisent pas que la Chine a une population presque équivalente à celle des Etats-Unis et celle de lEurope combinées. Il peut donc y avoir une bulle immobilière dans une ville, voire dans une province, tandis que dans celle dà côté la situation est normale. Une bulle se définit par des taux dintérêt bas, des liquidités excessives qui sont investies dans lun ou lautre secteur. Selon cette définition, il existe une bulle en Chine, mais son ampleur nest pas facile à estimer. Car, contrairement à ce que lon observe dans les économies occidentales, les Chinois nempruntent pas beaucoup dargent quand ils achètent des appartements. Ils paient lessentiel en cash. Pour mémoire, lorsque la bulle immobilière a éclaté à Hong Kong et que les prix ont chuté de 70%, personne na fait faillite. Lendettement des gens était très faible, tout comme celui des agences immobilières.
Investissez-vous en Chine?
Non, je ny suis pas intéressé, même si je reste optimiste sur la Chine. Jestime que la moitié des entreprises cotées sont frauduleuses. Je préfère être exposé à la Chine via Hong Kong où des entreprises paient des dividendes de 5% à 6%. Le risque de perdre de largent est faible. De plus, en cas de problèmes, le dollar de Hong Kong peut toujours être réévalué par rapport au dollar.
Malgré une légère correction, les prix des matières premières ont grimpé depuis début 2010. Cest un secteur sur lequel vous misez, tandis que certains pointent du doigt la spéculation. Vous sentez-vous responsable de cette évolution?
Non, il y a eu lan dernier des pénuries alimentaires pour certaines matières premières agricoles dues à des sécheresses. Des inondations ont endommagé des récoltes. A titre privé, je déconseille dinvestir directement dans des matières premières agricoles et des ETF, car il y a presque 100% de chances de perdre de largent. Leur volatilité est élevée. Si les prix senvolent, les agriculteurs plantent davantage pour gagner de largent et les prix diminuent.
Certains tablent sur la fin du monde et léclatement du système financier international. Ne va-t-on pas plutôt vivre une décennie morose comme dans les années 1970?
Peut-être. Nous aurons une croissance très faible dans les économies matures avec une perte de confiance des investisseurs, des crises à répétition. Les gens ne sont plus intéressés à investir dans des actions. Ils ont vu les excès du système bancaire, des managers et ont perdu beaucoup dargent. Un jour ou lautre, je suis persuadé que nous devrons reconstruire notre système sur de nouvelles bases.
Le Temps: Les républicains et les démocrates viennent de signer un accord sur le plafonnement de la dette. Les Etats-Unis sont-ils sortis daffaire?
Marc Faber: Je ne crois pas vraiment quil sagisse dun accord. Les deux partis se sont entendus dune certaine manière pour plafonner la dette, mais tous les détails de lopération manquent. Le problème fondamental de la réduction des dépenses nest pas pris en compte, puisque jusquen 2013, aucun changement nest prévu. Les plus grandes dépenses de lEtat que sont la sécurité sociale et les soins médicaux ne sont pas touchés. Par conséquent, la croissance de lendettement des Etats-Unis subsiste. Si léconomie ralentit comme je le pense, le pays enregistrera lan prochain un déficit fiscal de 1700 milliards de dollars. Lannée suivante sera du même acabit et la dette gouvernementale, en proportion du produit intérieur brut, continuera de croître jusquau point où comme en Grèce, lévaluation de la solvabilité du pays sera révisée à la baisse. Les Etats-Unis ne méritent plus une note AAA.
Taxer davantage les riches, comme Warren Buffett le demande, naurait-ce pas été un bon moyen daméliorer les finances des Etats-Unis?
Durant les cent dernières années, le taux dimposition des revenus sest élevé à 18%. Aux Etats-Unis, on dit que limposition des riches est faible. Mais les personnes que je connais là-bas payent des impôts municipaux, de lEtat et fédéraux. Au final, le taux dimposition avoisine 50%, ce qui est élevé.
En revanche, les entreprises ne payent pas suffisamment dimpôts, elles profitent des lacunes de la loi. General Electric ne paye quasiment pas dimpôts aux Etats-Unis. Microsoft et dautres multinationales, ont recours à une armée davocats et de conseillers pour payer le moins dimpôts possible.
Comment alors améliorer le système fiscal américain?
Je suis favorable à labandon des incitations fiscales et à lintroduction dun taux dimposition unique ou «flat tax» de 15% ou 18%. Ainsi, tout le monde paye des impôts, riches comme pauvres. Pour les plus défavorisés, on peut prévoir une sorte dexemption sur des revenus de 20 000 dollars. Mais aux Etats-Unis, ma proposition serait attaquée par les lobbies, comme les conseillers fiscaux et des avocats qui gagnent de largent grâce à la complexité du système. Ils nont aucun intérêt à lintroduction dun taux unique dimposition. Or, cela simplifierait la vie de tout le monde. Mais le problème principal des Etats-Unis nest pas limposition. Si on comptabilise les engagements non tenus de tous les organismes détenus par lEtat, lendettement total rapporté au produit intérieur brut natteint pas 379%, mais 800%. Les Etats-Unis sont donc en faillite.