Le Point 16.05.13 Le spectre d'une crise "made in China"
Les dettes de l'État, des provinces et des entreprises publiques approcheraient 200 % du PIB.
Il est une curieuse loi : dès qu'une tour bat le record mondial de hauteur, il se produit un accident financier dans le pays où le bâtiment sort de terre. En 1929, c'est l'Empire State Building qui décroche le titre à New York, à la veille du Jeudi noir à Wall Street. À l'été 1997, ce sont les tours jumelles Petronas, à Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie, juste avant le déclenchement de la crise asiatique. Ou encore tout récemment, en 2009, la tour Burj Khalifa, qui précède de peu le krach bancaire de l'émirat de Dubai. L'euphorie financière se traduit souvent par le désir de toucher le ciel, mais en général cela finit mal.
C'est vers la Chine que pointe aujourd'hui la boussole du krach. Non seulement parce qu'on y construit la tour la plus haute du monde, à Changsha, dans la province du Hunan : 838 mètres et 104 ascenseurs, mais surtout parce que le pays butte dangereusement contre les limites de son modèle de croissance.
Voilà trente ans que la Chine fait tourner son économie en développant la plus grosse machine à exporter de tous les temps. Il s'agit de créer entre 15 et 20 millions d'emplois par an pour absorber les armées de migrants intérieurs qui abandonnent les campagnes, attirés par les lumières des villes côtières.
Parallèlement, Pékin a bloqué son taux de change à un niveau faible, ce qui lui a permis de dégager des excédents commerciaux considérables, alimentant des réserves de devises qui sont les plus importantes du monde : 3 450 milliards de dollars au mois d'avril. Dans le langage des économistes, la stratégie est dite "mercantiliste". Même si la Chine doit avant tout ses succès à ses mérites et ses efforts, il ne reste pas moins qu'elle prélève la demande mondiale en manipulant son taux de change. Elle exporte chez nous ses produits et importe nos emplois.
Depuis la crise de 2008, pourtant, les marchés occidentaux ne sont plus assez dynamiques pour avaler la production de l'usine du monde et reconvertir les hordes de paysans. Il a donc fallu construire des usines surcapacitaires, des aéroports sans trafics, des villes fantômes. Faute de quoi l'activité aurait ralenti encore davantage en Chine, avec des risques sociaux et politiques élevés pour ce pouvoir autoritaire qui craint par-dessus tout la rue et ses colères. Tout cela a été financé à crédit. Au moyen de fonds provenant des banques classiques et du système financier parallèle, qui recycle l'épargne des entreprises et des ménages aisés, avec des taux d'intérêt qui peuvent aller jusqu'à 60 % l'an.
État, provinces et entreprises publiques auraient accumulé un endettement de 200 % du PIB, selon les estimations de la Northwestern University. En période de forte activité, la croissance mange les dettes excessives. Mais, dès que le ralentissement se profile, les créances accumulées pèsent de plus en plus lourd sur les bilans. Au début de l'année 2013, le gouvernement central a dû organiser le rééchelonnement de plusieurs centaines de milliards de dollars de dette, celle des collectivités locales, qui ne parviennent même plus à régler les intérêts de ce qu'elles doivent.
La Chine est prise à son propre piège. Avec ce modèle de développement vicié, elle a littéralement étouffé la consommation intérieure, qui ne pèse plus aujourd'hui que 34 % de la richesse nationale, alors que l'investissement compte pour plus de la moitié du PIB - une aberration. C'est le secteur industriel public, hypertrophié par le yuan faible, qui capte la rente exportatrice pour agrandir ses usines et distribuer les prébendes aux oligarques.
La solution serait de laisser le yuan s'apprécier pour organiser un transfert de richesses vers les consommateurs. Mais cela ferait chuter la compétitivité et freinerait la croissance à 3 ou 4 % par an. D'autant que la démographie joue maintenant contre la croissance : en 2012 pour la première fois, la population active chinoise a diminué, de 3,5 millions. Pour autant, le statu quo ne peut durer, car il conduit tout droit à une crise financière qui fera passer les subprimes pour une plaisanterie.
Dans les deux cas, la Chine qui se profile sera sensiblement différente de celle que nous avons connue dans le dernier quart de siècle. L'hypercroissance, c'est fini. Démographie et finance se conjugueront pour faire revenir la Chine dans le monde des limites. Faute de croissance, le pacte social que les dirigeants post-communistes ont imposé ne tiendra plus. Qui sait, le peuple chinois va peut-être devenir plus remuant.
François Lenglet