Partie I - Edito Matières premières
Platine : une pénurie longue se profile à lhorizon (I)
par Emmanuel Gentilhomme
Jeudi 28 février 2008
Saviez-vous que le platine passe de l'état solide à l'état liquide lorsqu'il atteint 1 772°C ? Supposons un instant que chacun de ces degrés soit un dollar US. En l'espace de deux mois, le platine aurait largement franchi son point de fusion : alors qu'il cotait 1 541 $ (1 040 euros) le 2 janvier, le métal blanc-argent atteignait 2 180 $ (1 480 euros) le 21 février suivant, soit une hausse 40%. C'est plus que les 37% qu'il s'était adjugé au cours de toute l'année 2007 ! Voilà qui mérite bien une petite explication. Cela tombe bien : un spécialiste du BRGM passait justement par là...
Pour ses lecteurs, l'Edito Matières Premières ne recule devant aucune extrémité. Ce 27 février, nous avons une fois encore repoussé les limites de l'information minière en nous aventurant... aux confins du boulevard Haussmann.
Du BRGM au platine
L'agence de presse Reuters organisait en ses locaux parisiens un petit déjeuner animé par Christian Hocquard, économiste confirmé du Bureau de recherche géologique et minière (BRGM), un établissement d'Etat dont le nom résume bien l'activité. Par le passé, le BRGM gérait des participations publiques dans des sociétés minières stratégiques. Il en reste quelques traces, comme ses 1,38% au capital du mineur-sidérurgiste Eramet. Un bon placement pour le BRGM, vu le récent parcours de l'action !
Mais revenons à nos lingots. Le platine est un métal africain : la pointe sud du continent noir a fourni 80% des 6,6 millions d'onces (Moz) produites en 2007, suivie de loin par la Russie avec environ 10%. En face, la demande est des plus vigoureuse : elle a excédé l'offre de 265 000 oz en 2007. La faute aux constructeurs automobiles et au durcissement des normes antipollution : le platine est indispensable à la construction des pots catalytiques diesel, dont raffolent les Européens. Les principaux usages de ce métal précieux sont d'ailleurs industriels.
Germinal dans le Bushveld
"Le platine, c'est l'Afrique du Sud, encore l'Afrique du Sud, toujours l'Afrique du Sud", scande Christian Hocquard. Situé au nord du pays, non loin de Pretoria, le massif du Bushveld concentre les gisements exploités par trois "majors sud-af'" : AngloPlatinum, filiale à 70% d'AngloAmerican, Impala Platinum, et Lonmin, ainsi que par une myriade de "juniors".
Techniquement, explique le géologue du BRGM, les veines de platine "ne dépassent pas les 1 mètre 40 d'épaisseur", ce qui exclut toute extraction mécanisée au profit des bras des mineurs, à l'inverse de ce qu'on peut faire dans les mines de charbon avec les haveuses, ces machines d'abatage qui découpent la roche et qui évitent au mineur de devoir attaquer le filon au marteau-piqueur. Pour un peu, l'exploitation du platine relèverait presque de l'artisanat minier...
Les mineurs doivent donc se débrouiller pour "piocher" le filon dans un espace exigu. Ce n'est pas tout : dans les mines souterraines -- jusqu'à 2 ou 3 kilomètres de profondeur --, la température atteint rapidement les 50°C, ce qui n'empêche pas des écoulements d'eau qu'il faut évacuer en permanence. Et vous vous sentiez mal à l'aise dans le métro ?
Fours à chaleur tournante
Une fois arrivé en surface, le minerai platinoïde cause encore des soucis à la classe laborieuse. Le Bushveld contient, non pas un, mais deux principaux types de gisements de platine. A l'Ouest, indique Christian Hocquard, le "Merensky Reef et sa minéralisation sulfurée. Et à l'Est, l'UG2 Reef et sa minéralisation oxydée dans des chromites". Pardon ? Retenons seulement que le traitement métallurgique du premier type de minerai est relativement simple, alors que le second nécessite un raffinage à très haute température. "Les fours classiques explosent si, à de telles températures -- 1 700 °C --, on ne traite que de l'UG2", indique-t-il. Il faut donc mélanger les deux types de minerais. Ce qui n'est pas si simple qu'il y paraît : si les gisements les plus anciens sont de type Merensky, pour lesquels les fours ont été conçus, la majorité des nouveaux projets sont des "UG2"...
Pas étonnant que les accidents mortels soient si fréquents ces dernières années, tant dans les mines que dans les smelters (raffineries). A tel point que, pour la première fois en 2007, une grève générale des mineurs de platine a eu lieu en Afrique du Sud. Ce qui a conduit Ralph Havenstein, le patron d'AngloPlat, au départ fin juin 2007 : "AngloPlatinum a besoin d'une nouvelle direction et d'une nouvelle vision pour atteindre ses objectifs de sécurité", a-t-il déclaré à l'époque, selon MiningMX. Quelques mois plus tôt, Simon Thompson, le chef de la division Métaux de base de sa maison-mère AngloAmerican, avait suivi le même chemin "pour poursuivre d'autres opportunités"... En 2007, 25 mineurs et métallos d'AngloPlat ont perdu la vie.
A terme, il sera nécessaire de construire une nouvelle génération de fours, ce qui mobilise du capital. Actuellement, seules les trois "majors" détiennent des raffineries, dont elles font payer cher la "location" aux juniors. Autant dire que ces dernières vont être réticentes à mettre de nouveaux gisements en exploitation...
Demain, je vous dirai pourquoi le platine flambe. Nationalisation des mines de platine au Zimbabwe (10% de la production), arrêt de mort de certaines mines suite aux déboires de lélectricien Eskom et explosion des ETF sur le platine qui aggrave de déficit structurel sur ce marché très étroit. Vous allez voir, le platine nest pas prêt de se rendormir