par Sylvain Mathon
Mardi 06 mai 2008
Nous poursuivons aujourd'hui notre étude sur le platine et le palladium. Essayons d'évaluer grossièrement le niveau du stock russe dont je vous expliquais vendredi dernier le rôle central. Et tentons d'estimer le potentiel à venir de ces métaux, sur la base de l'analyse fondamentale et graphique.
La Russie a longtemps inondé le marché de palladium
On estime que la Russie a puisé dans son trésor de guerre en palladium un à deux millions d'onces par an jusqu'au début des années 2000 -- et sans compter l'apport des mines de Norilsk. à titre de comparaison, la production mondiale annuelle tournait alors autour de cinq millions d'onces !
à cette époque, la plupart des spécialistes annonçaient même une surproduction chronique et un marché du palladium en berne : comme vous le verrez sur le graphique un peu plus bas, ils se trompaient complètement. Depuis un bottom en 2003, les cours du palladium ont quasiment triplé !
Que s'est-il passé ? D'une part, le rebond de la croissance mondiale ; d'autre part, une sérieuse erreur d'estimation sur l'état des stocks russes. Car quand il est question de ressources stratégiques, la "transparence" actuelle de la nouvelle Russie trouve vite ses limites.
Les réserves en métaux précieux dans l'ex-Union soviétique restent un secret d'état hermétique, et il est très rare que des informations fiables filtrent à ce sujet. Les spéculateurs en sont donc réduits aux conjectures. Une façon d'y parvenir est de comparer les données partielles d'exploitation communiquées par Norilsk et les volumes des exportations russes.
Depuis 2003, le déstockage n'a pas cessé
Ce que montrent ces estimations "à la louche", c'est que depuis 2003, le déstockage n'a pas cessé ; au contraire. En volume absolu, il s'est accru à mesure que les cours du palladium montaient, pour dépasser les 2,5 millions d'onces en 2006. Il est probable que la cagnotte soit aujourd'hui totalement épuisée pour ce qui concerne le platine, et qu'elle soit en passe de l'être pour le palladium. Si ces afflux significatifs sur les marchés n'ont pas suffi à enrayer la montée des cours, c'est sans doute parce que la spéculation a pris le relais assez tôt.
Les chiffres que je vais vous donner sont sujets à caution, mais ils reflètent bien une tendance. Entre 1993 et 2001, la Russie aurait écoulé quelque 18 millions d'onces de ses réserves de palladium. Au début des années 2000, on estimait qu'il lui en restait 10 à 12 millions d'onces en stock. Ce chiffre est probablement aujourd'hui sous la barre des trois millions.
Encore deux ans de palladium en stock
Entre 2002 et 2006, les grands acheteurs de palladium à la Russie étaient les USA, la Suisse, le Japon et le Royaume-Uni. La Suisse, me direz-vous ? Eh oui : le pays des horlogers, 2e acheteur mondial, possède un marché du palladium très actif.
Quant aux exportations vers le Royaume-Uni, elles ont servi essentiellement à régler le rachat du géant américain Stillwater par Norilsk, en 2003. Les autres pays ont utilisé l'essentiel de leur palladium dans des applications industrielles, pots catalytiques en tête.
Je ne vous étonnerai pas en précisant que la Chine, partie d'assez loin dans ce palmarès 2002-2006, a vu sa demande de palladium augmenter de 25% rien qu'en 2006...
Moralité : prenez les trois millions d'onces encore restantes en Russie ; ajoutez-y deux millions au maximum qui pourraient traîner dans les coffres suisses... Et le monde n'a pas devant lui deux ans à vivre sur les restants de la cagnotte soviétique. Dans un très proche avenir, ce "tampon" résorbé, les cours du platine et du palladium vont dépendre à nouveau de la stricte loi minière de la demande et de la production réelles.
La pause récente des PGM pourrait bien être une opportunité
Ce serait une aubaine pour le champion toutes catégories des platinoïdes, l'Afrique du Sud, si le pays avait de quoi éclairer ses mines. Je vous l'ai dit et je le répète : à l'heure actuelle, les démêlés d'Eskom sont absolument déterminants pour le marché des métaux précieux. Sachez que l'électricien sud-africain a prévu des délestages jusqu'en 2012...
Bien entendu, dans un contexte global de liquidités abondantes, la spéculation ne m'a pas attendu pour se ruer sur ces opportunités. Mais il se trouve que depuis quelques semaines, ces précurseurs ont choisi de prendre leurs bénéfices. La pause récente des PGM, liée pour le coup à la récession américaine et à l'inconnue chinoise, me paraît l'occasion idéale pour nous positionner sur ce créneau on ne peut plus prometteur.
Alors, platine ou palladium ?
Je vous l'ai dit, les cours des deux métaux sont étroitement corrélés, celui-ci servant de substitut presque parfait à celui-là. Toutefois ma préférence va nettement au palladium. Regardez ce comparatif des deux métaux que j'emprunte au cabinet Johnson Matthey.
La flambée passagère du palladium, enregistrée à la fin de l'année 2000, est liée à une interruption passagère des livraisons russes, au moment où de nouvelles générations de pots catalytiques l'avaient substitué au platine. Il s'agit d'un magnifique corner, une de ces rares situations où le métal disponible ne peut plus suivre les quantités promises par les contrats de futures.
La spéculation a fait le reste... jusqu'à un déstockage brutal opéré par les constructeurs automobiles, qui avaient flairé l'aubaine. Ce retournement est resté célèbre dans le milieu, pour avoir essoré quelques gros bonnets des PGM.
Je parie sur un effet rattrapage
Après quoi, les cours se sont écartés l'un de l'autre, jusqu'en 2005 environ. Ils se sont mis alors à évoluer en symétrie, ce qui semble cohérent au regard de leur proximité d'emploi. Pourtant, depuis la fin de l'année dernière, le palladium accumule un retard considérable sur son grand frère : voyez comment la hausse du platine, en haut et à droite du graphique, "s'échappe" par rapport à la courbe du palladium au-dessous.
Je parie donc sur un effet rattrapage : le platine me paraît encore trop cher pour être tenté aujourd'hui. Mais le palladium pourrait bien s'avérer le véhicule idéal pour jouer la tendance.
Tous les signaux fondamentaux sont au vert
Résumons les arguments qui militent en faveur d'une hausse durable des prix du palladium :
- la fonte du trésor de guerre soviétique ;
- l'essor irrésistible du marché de l'automobile dans les émergents, couplé à la montée de préoccupations environnementales (sans parler de diminuer l'effet de serre, il s'agit de rendre l'air des grandes villes respirable) ;
- un déficit de l'offre déjà chronique -- qui atteindrait, selon certaines estimations, entre 400 000 et 600 000 onces ;
- l'incapacité de l'Afrique du Sud à prendre, pour l'instant, le relais de l'offre existante ;
- la faiblesse du dollar ;
- l'essor de produits financiers sur le palladium : rappelez-vous que ces fonds doivent détenir physiquement le métal concerné ;
- les flots de liquidités dont sont gorgés aujourd'hui des fonds de placement à l'affût de la moindre aubaine ;
- les secousses des dernières semaines qui ont poussé les précurseurs à jeter l'éponge ;
- et enfin, illustrant tous ces facteurs : une belle configuration graphique.
L'analyse technique nous donne un objectif de plus de 100%
Afin de prendre en compte la forte volatilité de ce marché, j'ai analysé l'évolution du palladium sur une grande période (depuis 1999).
La dernière accélération -- dans le sillage du platine, mais avec retard -- a permis au prix de s'extraire par le haut d'un canal légèrement ascendant. Il s'agit là d'un signal positif dont le potentiel se trouve autour de 1 000 $.
Depuis la fin mars, le marché consolide. Etant donné les bons fondamentaux à long terme du palladium, on peut s'interroger sur l'opportunité d'achat que représente, cette fenêtre de tir.
Attention : comme vous pouvez le constatez, le marché est très volatil -- et donc, risqué. Ce ne m'étonnerait pas que le cours puisse se prolonger sur les 400 $, niveau de départ du gap haussier survenu récemment.
Dans tous les cas, je doute qu'avec les fondamentaux actuels, le palladium enfonce les 320/300 $, où avait commencé la dernière accélération.