par Sylvain Mathon
Vendredi 02 mai 2008
Dans deux ans, les réserves secrètes en palladium de la Russie seront épuisées -- et aujourd'hui, l'offre est déjà insuffisante !
La course au mode de vie "à l'occidentale"
Comme vous le savez déjà, investir, pour moi, c'est comprendre où va le monde -- et tâcher d'y aller avec lui, en mettant son argent dans le bon sens.
De gré ou de force, à mesure que les impacts environnementaux se feront plus spectaculaires, la conscience écologique va s'imposer toujours davantage aux décideurs de la planète. N'en déplaise au ministre, des mesures devront être prises : l'espérance de vie d'un agent de la circulation chinois est tombée au-dessous des 50 ans...
En même temps, les pays émergents n'ont aucune envie de ralentir leur course au mode de vie "à l'occidentale". Ces peuples ont été trop privés, trop longtemps, pour pouvoir entendre les arguments de l'écologie globale, aussi raisonnables soient-ils. Ils viennent à peine d'entrer dans le supermarché planétaire : ils ont bien l'intention d'en profiter. Entre ces deux tendances diamétralement opposées, des compromis vont se dessiner.
Où cela nous mène-t-il ? Aux PGM. Pour mieux vous présenter cette opportunité, permettez-moi un petit retour en arrière...
Le trésor oublié des conquistadores...
La scène se passe au XVIe siècle, dans les jungles équatoriennes. A la recherche d'Eldorado, les conquistadores espagnols continuent de rançonner et de massacrer les villages indigènes. Parmi le butin qu'ils collectent, il y a des bijoux faits d'un métal étrange, inconnu dans l'Ancien Monde. De couleur gris-blanc, on le trouve parfois dans les rivières de la région, d'où les indigènes l'ont d'ailleurs retiré. Cela ressemble à de l'argent, mais ce n'en est pas vraiment. Les pillards sont déçus : il est impossible à fondre "par aucun des arts espagnols".
Ce métal ductile et incorruptible se prête aux falsifications : aussi les Espagnols, soucieux de préserver la valeur de leurs exportations (le bon argent des mines de Potosi, par exemple), vont-ils le rejeter par tonnes entières dans les fleuves du pays. Ils iront même jusqu'à en interdire par décret l'extraction !
Les chimistes des Lumières vont redécouvrir le platine mal-aimé
Il fallait un nom à ce métal trompeur ; selon les théories métalliques de l'époque, il avait toutes les caractéristiques d'un "argent naissant", pas encore mûr -- on croyait alors que les métaux mûrissaient dans la mine. C'est pourquoi notre inconnu reçut le nom de "petit-argent" -- ou plutôt, en espagnol, platina.
Il faudra encore deux siècles avant que les chimistes des Lumières ne commencent à explorer les extraordinaires propriétés du platine -- et ne s'avisent que les conquistadores sont passés à côté d'un véritable trésor. Songez que dans une mine, pour obtenir une once de platine, il faut extraire environ 10 tonnes de minerai... Soit deux fois plus que pour une once d'or pur !
Les joailliers vont s'emparer de cette découverte et en faire la monture de choix pour le diamant, dont l'essor populaire commence vers le XIXe siècle. Parallèlement, la science découvre ses propriétés magnétiques, électriques et surtout catalytiques qui vont conduire ce métal à jouer un rôle toujours plus grand dans l'innovation industrielle.
Bienvenue dans le monde des PGM (Platinum Group Minerals),
Cher lecteur. Sous ce terme, on regroupe six éléments métalliques voisins dans la classification de Mendeleiev, présents dans les mêmes minerais (en général, on les extrait comme sous-produits de l'exploitation du nickel) et aux propriétés très semblables, à commencer par leurs propriétés catalytiques. Il s'agit du ruthenium, du rhodium, du palladium, de l'osmium, de l'iridium et du platine. Mais ce sont surtout le palladium et le platine qui vont nous occuper ici.
A quoi servent-ils ? On les utilise en bijouterie ; dans la fabrication de couronnes dentaires ; en chimie, pour synthétiser des explosifs ou des engrais ; dans l'électronique de pointe... Mais avant tout (plus des 2/3 de la production mondiale annuelle !) dans la fabrication de pots d'échappement catalytiques.
D'exceptionnelles propriétés catalytiques
Les métaux dont nous parlons, je l'ai dit, possèdent d'exceptionnelles propriétés catalytiques -- entendez qu'ils favorisent les réactions chimiques. Platine, palladium et rhodium sont une composante indispensable des équipements dépolluants inventés par General Motors dans les années 70.
Le principe du pot catalytique est assez simple : on fait passer les gaz d'échappement dans une structure en nid d'abeille tapissée de ces métaux, afin de provoquer l'oxydation ou la réduction des éléments les plus toxiques (monoxyde de carbone, hydrocarbures imbrûlés, oxydes d'azote) et d'accroître la performance de la combustion. Certes, ça ne diminue en rien les émissions de CO2... Mais ça permet, à l'embouchure du conduit d'échappement, d'obtenir un air nettement plus respirable !
Le cours du palladium est étroitement corrélé à celui du platine : il peut se substituer à lui dans un certain nombre d'applications industrielles -- et comme on les trouve en général ensemble dans la nature, quand l'un se raréfie, l'autre suit le mouvement.
Le marché automobile en Asie explose
Maintenant, je pense que vous vous rappelez les perspectives de l'industrie automobile mondiale que j'avais détaillées dans MAP n°7. Je les révise un peu : pour 2006, le marché automobile chinois s'inscrit en hausse de... +34%, avec 4,2 millions de ventes.
On n'arrêtera pas comme cela l'appétit des nouvelles classes d'accédants au rêve automobile... En même temps, les émergents vont devoir se préoccuper très vite de ces considérations environnementales qui sont, pour l'instant, le cadet de leurs soucis.
Bref, le pot catalytique a de l'avenir dans les émergents. C'est une bonne nouvelle pour le platine, et plus encore, sans doute, pour son cousin moins connu, mais tout aussi indispensable : le palladium. Car face à la rareté du platine, les nouvelles générations de pots catalytiques utilisent de plus en plus le palladium. Les cours de ces deux métaux ne sont pas près de redescendre...
A condition, bien entendu, qu'il n'y ait pas de détente de l'offre mondiale face à cette demande irrésistible. C'est ce dont les opérateurs ne sont pas tout à fait sûrs... et c'est ce qui alimente les spéculations sur ce marché.
Laissez-moi vous initier aux fondamentaux de l'offre PGM et vous parler d'un des secrets d'état les mieux gardés de toute la Russie...
Des millions de tonnes ont été secrètement cachées par la Russie !
Où trouve-t-on des PGM ? Oubliez les rivières équatoriennes qui ont livré depuis longtemps leurs trésors. Aujourd'hui l'essentiel des réserves se concentre dans une poignée de pays. En tête de liste, et de très loin : l'Afrique du Sud, avec 75% des ressources mondiales et la Russie, pour 15%. Les gisements russes sont situés dans l'Oural et surtout en Sibérie du Nord, autour des fabuleuses mines de nickel de Norilsk, découvertes dans les années 1960.
Une telle concentration appâte évidemment les spéculateurs. Au moindre problème local -- par exemple, ces délestages à répétition de la compagnie d'électricité Eskom, qui mettent en ce moment les mines sud-africaines en chômage technique --, les cours s'envolent...
L'inconnue ? La taille des réserves russes
Il reste cependant une inconnue -- et de taille. C'est le niveau actuel des réserves russes. Même si l'Afrique du Sud détient les gisements les plus prometteurs, c'est en Sibérie que, historiquement, l'exploitation a été la plus intensive. Aux heures glorieuses de son aventure industrielle, l'URSS a extrait et accumulé des milliers de tonnes de platine et de palladium -- et poursuivi cette activité tout au long des années 1970.
Après la chute du Mur, alors que le marché des pots catalytiques était en plein essor, la fédération, en quête de capitaux, a renversé la vapeur. Tout comme il bradait son uranium militaire, le pays s'est mis à écouler sur les marchés mondiaux une partie croissante de ses réserves. Dans le même temps, la Russie maintenait la production courante à travers sa société d'état Norilsk Nickel, leader mondial, qui a le monopole national de ces ressources. Cet afflux d'offre a provoqué une baisse marquée sur les cours du platine et du palladium.
Nous essayerons dans un prochain Edito d'évaluer grossièrement le stock russe et le potentiel à venir de ces métaux, sur la base de l'analyse fondamentale et graphique.