La concurrence bat son plein en Afrique de l'Ouest
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Sur un marché tendu, marqué par la flambée des prix et une baisse de la consommation, les outsiders Ghana, Nigeria, Cameroun... veulent tirer profit des difficultés actuelles du leader mondial ivoirien.
«Planter du cacao, cest semer de la poussière dor pour récolter des lingots. » Les producteurs africains feraient bien de réfléchir à cet aphorisme du romancier brésilien Jorge Amado (Tocaia Grande) à lheure où les cours mondiaux de la fève ont atteint des niveaux quils navaient plus connus depuis vingt-trois ans. La semaine dernière à New York, la tonne flirtait avec les 2 600 dollars et les bookmakers pariaient sur le franchissement rapide du cap des 3 000 dollars. Une situation assez paradoxale alors que tous les experts misent sur une baisse de la consommation mondiale de chocolat, qui devrait tourner autour de 3,7 millions de tonnes en 2009, provoquée par les effets de la crise financière et économique sur le pouvoir dachat.
Ce nest pas la seule raison. La récolte est en légère baisse au Brésil et les maladies qui ont frappé les plantations ne permettront vraisemblablement pas à lIndonésie datteindre les 600 000 tonnes (17 % de la production mondiale). Mais ce sont surtout les perspectives dune baisse de la production en Afrique de lOuest, près de 65 % de la récolte mondiale, qui ont entraîné une brusque vague dachats. « Les arrivages de fèves dans les ports ivoiriens dAbidjan et de San Pedro sont en baisse de 30 %. La production mondiale (3,6 millions de tonnes) sera inférieure à la consommation cette année. Il est donc naturel que les prix grimpent », indique Laurent Pipitone, de la division économique et des statistiques à lOrganisation internationale du cacao (ICCO), qui regroupe les pays producteurs et consommateurs. Sil est encore tôt pour connaître lampleur exacte du déficit, certaines analyses, comme celle la banque Fortis, parlent déjà dun manque de 45 000 tonnes quand dautres parlent de plus de 100 000 tonnes. La récolte ivoirienne pour la campagne actuelle, qui représente dhabitude 40 % de la production mondiale, serait en forte baisse, à 1,1 million de tonnes, soit 265 000 tonnes de moins que lannée précédente. Autre handicap : la chute de la qualité : 17 % des fèves produites ne répondraient pas aux normes, contre 5 % au début des années 2000.
REFORME ATTENDUE DE LA FILIERE IVOIRIENNE
Des mauvaises performances qui ne sont que le reflet de la gestion approximative dune filière confiée aux représentants des paysans depuis la libéralisation des activités, intervenue en 1999. Les objectifs nont jamais été atteints. Grèves à répétition, malversations financières, quasi-absence dencadrement, graves problèmes fonciers allant jusquà la mort de certains producteurs étrangers
Confrontés à une forte hausse de la fiscalité du cacao, les planteurs « les plus taxés du monde » ont délaissé lentretien des vergers et privilégié les volumes. Les problèmes de terres entre autochtones et allogènes ont également réduit les velléités de renouvellement des plantations. « Confinée à lest du pays, la boucle du cacao sest déplacée vers louest selon une même logique : la migration des hommes qui viennent défricher des pans de forêts pour y installer leurs vergers. Mais ceux qui prennent le risque de sinstaller sont rares, en raison de linsécurité foncière. Si rien nest fait, la production pourrait tomber à 500 000 ou 600 000 tonnes dans quelques années et la Côte dIvoire ne sera plus le premier producteur mondial », estime François Ruf, spécialiste du cacao au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).
Les bailleurs de fonds ont subordonné lannulation de la dette ivoirienne à une réforme profonde de la filière. Pour montrer leur bonne foi, les autorités ont entamé une grande lessive devant mettre fin aux dérives. À la demande du chef de lÉtat, le procureur de la République a diligenté une enquête qui a conduit à lincarcération provisoire pour « détournement de fonds et abus de biens sociaux » de vingt-trois dirigeants des structures de gestion de la filière, en attente de jugement. Fin décembre, le ministre de lÉconomie et des Finances, Charles Diby Koffi, et son homologue de lAgriculture ont écrit à Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale. Un courrier sur « la politique de développement de la filière café-cacao » dont Jeune Afrique a eu copie. Les autorités proposent de limiter la taxation à 22 % du prix CAF (Cost and Fret, aujourdhui supérieure à 40 %) dici à 2011, de relancer la recherche, mieux former lencadrement
« Les intentions sont bonnes, comme toujours. Maintenant, il faut trouver et mettre en place les dispositifs adéquats pour les réaliser sous peine de voir les paysans se tourner vers dautres cultures », explique un diplomate. Cest déjà le cas. « Jai remplacé plusieurs hectares de cacao par de lhévéa, explique un jeune agriculteur. La Saph [Société africaine de plantation dhévéa] assure lencadrement et nous donne un revenu mensuel. »
L'AFRIQUE DISTANCE SES CONCURRENTS
Des déboires dont entend bien profiter le Ghana pour ravir la place de premier producteur mondial à la Côte dIvoire. Depuis 2000, la récolte du voisin anglophone na cessé daugmenter pour atteindre aujourdhui entre 600 000 et 700 000 tonnes. Lambition est de produire plus de 1 million de tonnes de cacao en 2010 et den transformer 50 % sur place. Contrairement à la Côte dIvoire, le Ghana na pas libéralisé totalement la filière. La Cocobod, entreprise étatique, gère les exportations et fixe le prix au producteur. Et, surtout, la fiscalité est beaucoup moins lourde. « Le paysan touche environ 70 % du prix à lexport alors que son voisin ivoirien ne dépasse pas les 40 %. La volonté politique est également très présente. Pendant toute la présidence de John Kufuor, les autorités ont financé le traitement des vergers », explique-t-on à la Banque mondiale. Le cacao a rapporté 1,5 milliard de dollars au pays en 2008, ce qui en fait la deuxième source de revenus juste derrière lor. Les autorités encouragent linstallation des industriels. Cargill et Archer Daniels Midland (ADM) investissent massivement autour des ports de Takoradi et de Tema. Près de 500 000 tonnes de fèves seront traitées localement.
« On assiste également à une dynamique de plantations dans le sud-est du Nigeria et le sud-ouest du Cameroun », précise François Ruf, du Cirad. De 160 000 tonnes sur la campagne 2006-2007, la production nigériane devrait passer à 240 000 tonnes cette année, avec un objectif de 600 000 tonnes dans deux ans. Environ 25 % des fèves sont transformées sur place. Au Cameroun, la filière reprend également des couleurs après avoir traversé une lente agonie, qui a fait descendre la production autour des 100 000 tonnes. Quelque 190 000 tonnes devraient être produites pour cette saison. La flambée des cours est répercutée. « Nous avons vendu le kilo à plus de 1 000 F CFA au début de janvier. On attend actuellement quil monte jusquà 1 300 F CFA », explique un planteur installé dans le sud du pays. Les producteurs ivoiriens ont touché moins de 500 F CFA le kilo en début de campagne.
Profitant de lembellie des cours, plusieurs autres pays africains (Tanzanie, Ouganda, Togo, Liberia
) ont manifesté leur volonté de développer la production. Ce serait dautant plus opportun quen Indonésie les récoltes stagnent autour de 500 000 tonnes par an, en raison des maladies. Quant à lAmérique du Sud, sa part dans la production mondiale est passée de 15 % à 12 % en dix ans. Bref, lindustrie chocolatière compte sur lAfrique pour faire face à lessor de la demande. « Tout le monde saccorde à dire quil est impératif de créer de nouvelles plantations. Mais il est de moins en moins facile dorganiser la migration des agriculteurs et cela devient de plus en politiquement incorrect de défricher la forêt », remarque François Ruf. Il existe néanmoins des solutions alternatives comme le renouvellement du verger ivoirien. Mais cela implique des coûts additionnels en matière de fertilisation et dentretien, une plantation nétant jamais aussi productive que sur un sol forestier. Un risque que les paysans ne sont pas prêts à prendre sans subventions ni appui technique.