Christian Hocquard
Economiste matières premières au sein du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM)
Interview réalisée le 06/03/2008
« L'or reste plus que jamais un métal monétaire et de protection, la barre des 1000 $ sera sans doute bientôt franchie »(Easybourse.com)
Quel regard portez-vous sur l'évolution du marché de l'or ?
Il y a lieu de distinguer trois grands types de déterminants : d'abord l'offre et la demande, ensuite un ensemble concordant de facteurs actuellement haussiers, comme la faiblesse du dollar qui a franchit le seuil de 1,5 $/, la hausse du pétrole qui a récemment dépassé 102 US$ le baril, les risques géopolitiques, et autres incertitudes économiques comme le rebond de l'inflation, et enfin les achats institutionnels, avec en particulier ETF, qui bien que récents, ont maintenant un impact considérable sur la demande physique de métal.
Concernant l'offre, un des problèmes majeurs est la stagnation de l'offre minière qui reste légèrement inférieure à 2500 t en 2007, année où la Chine est devenue le premier producteur mondial d'or avec 276 t. Toutefois, ce résultat est davantage le résultat de la baisse de la production de l'Afrique du Sud (272 t) que celui d'une hausse de la production chinoise.
Il est à noter que la baisse de la production de l'Afrique du Sud est régulière depuis 1970, où elle représentait alors, avec 1000 t d'or, près de 70 % de la production minière mondiale contre environ 11 % aujourd'hui, sa plus faible production depuis 1922.
Cette tendance devrait s'accentuer en 2008 en raison des mesures de rationnement de l'électricité dictées par l'opérateur Eskom pour au moins 5 ans, jusqu'en 2012. Ainsi, la société Gold Fields, 4° producteur mondial, a indiqué qu'elle allait probablement devoir fermer 6 de ses 21 puits très profonds (dépassant 3000 mètres), car les conditions de sécurité ne sont plus assurés (pompage, ventilation, remontée du personnel, etc.). Dès lors ce rationnement fixé à 90 % de sa consommation moyenne pourrait se traduira par une baisse de la production de 15 à 20 % sur l'année 2008. Les autres grands opérateurs du pays (AngloGold et Harmony) ont également indiqué des baisses de production significatives pour cette année.
Un autre paramètre à prendre en compte pour l'offre est le projet de vente d'or par le FMI (Fonds Monétaire International) qui détient 3217 t d'or. L'annonce a entraîné une légère contraction du prix de l'or. Le projet concerne la vente de 400 t d'or (recommandation du rapport Crockett) a été approuvé à la fois par le G7 et par Washington. Cela devrait impacter significativement la vente d'or par les banques centrales. Ces 400 t s'ajouteront-elles aux 500 t par an (chiffre maximum) que les grandes banques centrales signataires des accords de Washington (CBGA II) sont susceptibles de mettre sur le marché en 2008 ?
Concernant la demande, il faut considérer la bijouterie qui est le facteur de marché le plus déterminant et qui représente près de 70 % de la demande mondiale d'or estimée à 3,547 t en 2007. La bijouterie est très sensible au prix, et une chute de 20% de la demande a déjà été constatée début 2008, affectant en particulier les achats de l'Inde qui compte pour environ 22% de la demande mondiale d'or (774 t d'or en 2007, dont 558 t pour la bijouterie). La demande indienne est fonction du prix (franchissement de la barrière psychologique de 10000 roupies pour 10 g), mais aussi du climat. Ainsi, 50 à 70% de cette demande d'or est le fait de la population rurale, qui dépend de l'agriculture, qui dépend de la mousson, qui permet les semailles (juin -juillet), qui permet les récoltes (septembre), et donc les mariages (30 millions par an, en octobre). Les sécheresses comme en 2003 et 2006 ont ainsi fortement affecté la demande indienne. Il y a aussi la demande liée aux jours favorables comme l'Akshayatritiya le 30 avril, qui concerne une population urbaine en forte croissance et plus aisée. Lorsque les conditions sont mauvaises, non seulement il y a moins de demande, mais de grandes quantités d'or reviennent sur le marché (scrapes de bijouterie).
Pourtant cette baisse de la demande en bijouterie n'a pas contrarié la poursuite de la hausse du prix de l'or fin 2007 (+ 32%) et début de cette année (+13%) une baisse de la consommation.
Aujourd'hui le prix de l'or frôle les 1000 $ l'once, à votre avis jusqu'où peut évoluer ce prix ?
La barre des 1000 $ sera sans doute bientôt franchie, mais reste néanmoins un seuil psychologique très important. L'or reste plus que jamais un métal monétaire et de protection (hedge) contre les risques déjà indiqués.
Quelle est l'importance des placements de type ETF sur ce métal ?
Les ETF (Echange Trading Funds) sont en croissance rapide depuis leur création en 2004.
Le tonnage immobilisé par ces ETF a grimpé de 40 % en 2007 pour atteindre actuellement 891 t d'or selon le World Gold Council, qui envisage une hausse supplémentaire de 30 % en 2008.
L'or vous semble t il être un métal adapté aux ETF ?
70 % de la demande en or provient de la bijouterie, par ailleurs il existe d'importants stocks tampon qui alimentent la demande lorsque le prix de l'or augmente. Il n'y a pas d'enjeu industriel comme pour le platine. De plus, ce ne sont pas les mêmes quantités qui entrent en ligne de compte. La demande pour le platine n'est que de 7 millions d'once par an (215 tonnes). De ce fait, si les ETF sont en mesure de provoquer une crise et une vraie pénurie pour le platine, ce n'est pas le cas pour l'or. Et en cela, parce qu 'il peut avoir un impact direct sur les filières industrielles, le platine est bien plus stratégique que l'or.
Au-delà de l'or, quels sont les autres métaux précieux dont l'envolée est symptomatique ?
Dans sillage de l'or, l'argent a franchi 18 $ l'once. De même, le palladium a été tiré par le platine qui connait une progression remarquable. Pour diverses raisons structurelles ou conjoncturelles, D'autres métaux sont en hausse significative ou ont des cours très élevés, comme le chrome et le vanadium, l'étain, le cobalt, le rhénium, etc.
Quel est votre sentiment sur l'évolution des métaux de base, c'est-à-dire les métaux cotés au LME, l'aluminium, cuivre, zinc, le plomb, l'étain ?
Il y a lieu de dissocier maintenant ces différents métaux de base. La crise de la demande chinoise est devenue une crise de l'offre minière qui n'arrive pas à se mettre au niveau de la demande. Sur le zinc, le rattrapage de l'offre a eu lieu, et les cours se sont détendus. Ce n'est pas encore le cas des autres métaux de base. Le cuivre a été légèrement excédentaire en 2007, mais il faut d'bord un restockage complet de la « supply chain » avant qu'une détente sur les cours ne se fasse sentir. La véritable épée de Damoclès réside dans une sortie des fonds de placement, improbable malgré la faiblesse de l'économie américaine, du secteur des matières premières.
Le cuivre est un baromètre de l'économie mondiale, mais plus encore du découplage entre les économies des pays émergents et développé, avec le basculement du centre de gravité de la demande en Asie. La Chine restera-t-elle néanmoins immune au ralentissement économique américain, alors que la crise des « subprimes » a affecté significativement le secteur de la construction résidentielle, en chute de 30%, et important consommateur d'équipements électriques importés de Chine ? Les Etats Unis ne consomment plus que 12 % de la production mondiale production de cuivre contre 27 % pour la Chine (5,13 Mt, en hausse de 8% sur 2007) et la demande chinoise qui est à 70 % le fait de la consommation domestique, apparait en effet très résiliente. En fait seule la part exportée aux Etats-Unis, relativement limitée, serait affectée. En 2008, le marché du cuivre devrait apparaître en léger surplus avec une offre de 19,1 Mt pour une demande de 18,9 Mt ; mais certains analystes prévoient maintenant une remontée des stocks de cuivre au LME et par conséquent une détente des cours.
Propos recueillis par Imen Hazgui