Eliane Tanner
Analyste matières premières au sein de Crédit Suisse
Interview réalisée le 04/03/2008
« Nous recommandons d'investir dans les matières premières peu concernées par le ralentissement économique, à savoir les métaux précieux et les matières premières agricoles »(Easybourse.com) Quel regard portez-vous sur l'évolution du pétrole à l'heure actuelle ? Pensez-vous que le prix du baril est appellé à augmenter ?
Le marché s'étant considérablement détendu depuis le début de l'année, les prix du brut devraient, selon nous, baisser vers la fin du premier semestre 2008.
L'augmentation actuelle de la production dans les pays membres et non membres de l'OPEP s'est déjà traduite aux Etats-Unis par une remontée des stocks du brut au-delà de leur niveau moyen. Nous pensons que ces stocks resteront orientés à la hausse, notamment aussi en raison du recul saisonnier de la demande au deuxième trimestre.
Par ailleurs, le ralentissement économique et le haut niveau des prix ont déjà influé sur la demande de pétrole aux Etats-Unis. Les dernières statistiques indiquent que la demande implicite de pétrole y a reculé de plus de 5% en un an.
La concomitance entre hausse des prix du pétrole et stagnation de l'économie américaine au premier semestre 2008, telle que la prévoient nos économistes, devrait encore freiner la demande de brut.
La conjonction de tous ces facteurs devrait rééquilibrer l'offre et la demande et peser ainsi sur les cours du brut.
Il n'en reste pas moins que les tensions géopolitiques actuelles vont probablement entretenir une grande volatilité des prix, de sorte que les investisseurs doivent être conscients du risque de fortes variations de cours, à la hausse comme à la baisse.
Quels sont les principaux risques qui pèsent sur le secteur : tensions géopolitiques, pression exercée par l'OPEP, détérioration des équipements suite aux mauvaises conditions météorologiques?
La récente flambée des prix du brut est un exemple qui illustre bien la plupart de ces facteurs de risque.
Les tensions géopolitiques liées à l'incursion turque en Irak dirigée contre les rebelles kurdes du PKK, la menace iranienne de représailles à l'encontre de tout pays soutenant de nouvelles sanctions contre son programme d'armement nucléaire, les informations concernant des pertes de production au Nigeria ainsi que les défaillances techniques bloquant les exportations du nord de l'Irak sont autant de facteurs ayant contribué à la hausse des prix.
Par ailleurs, les déclarations du président de l'OPEP Chakib Khelil, selon lesquelles l'OPEP maintiendrait la production inchangée, voire la réduirait le mois prochain, ont également été interprétées par le marché comme un signe annonciateur de hausse.
Enfin - et ce n'est pas la moindre cause, les prix du pétrole ont été soutenus par la baisse du dollar et la recrudescence des craintes inflationnistes.
Tous ces facteurs ont propulsé les cours du brut vers de nouveaux records au-dessus de la barre des 100 dollars le baril.
Au second semestre de l'année, lorsque débutera la saison des ouragans, les questions météorologiques redeviendront certainement d'actualité, et c'est aussi une des raisons pour lesquelles nous pensons que les cours du brut reprendront le chemin de la hausse au troisième trimestre.
Quel regard portez-vous sur les métaux de base ? Quel impact aura le ralentissement de la conjoncture économique sur ce marché ? Pensez-vous que la demande émanant des pays émergents permettra de compenser le ralentissement de celle émanant des pays développés ?
Depuis le début de l'année, les métaux de base ont augmenté de plus de 25%.
Premièrement, les craintes au sujet de l'approvisionnement ont alimenté la récente hausse des prix dans le secteur, au moment même où des tempêtes de neige en Chine, une crise énergétique en Afrique du Sud et des pénuries d'électricité au Chili frappaient le marché.
Deuxièmement, le nouvel accès de faiblesse du dollar et l'afflux, sur le marché des métaux de base, de liquidités injectées par les investisseurs financiers ont encore fait grimper les prix.
La conjonction d'un dollar faible et d'une inflation en hausse à travers le monde a incité les investisseurs à chercher à se prémunir contre ces évolutions.
Sur le court terme, nous jouons toutefois la carte de la prudence face aux prix des métaux de base. Malgré les problèmes d'approvisionnement actuels, qui ont amélioré les perspectives fondamentales, le niveau élevé des prix ne va pas sans présenter des risques. En effet, le ralentissement de la croissance économique mondiale et la faiblesse du marché immobilier américain devraient freiner la demande de métaux de base.
Sur le marché du cuivre, il existe en outre un risque de prises de bénéfices après la forte augmentation, au cours des trois semaines écoulées, des positions longues de nature spéculative.
Toutefois, lorsque la conjoncture commencera à se redresser, les perspectives pourraient s'améliorer rapidement sur le front des prix. Nous pourrions en voir les premiers signes dès le deuxième trimestre, raison pour laquelle nous tablons sur une hausse des prix des métaux de base dans un horizon à long terme.
Qu'en est-il du marché des métaux précieux - or et platine en particulier?
Alors que la hausse des prix des métaux précieux a été attisée par des coupures de production imputables à des pénuries de courant en Afrique du Sud, la dépréciation du billet vert et la hausse attendue de l'inflation ont propulsé les prix des métaux précieux vers de nouveaux records.
L'environnement actuel est très propice aux métaux précieux. Les taux Libor réels USD sont négatifs, ce qui soutient largement les actifs non rémunérés tels que l'or.
De plus, nos économistes tablent sur de nouvelles baisses des taux d'intérêt aux Etats-Unis, et en Europe le cas échéant, tandis que le dollar s'échange encore du côté faible.
Par conséquent, nous misons sur une nouvelle hausse des prix des métaux précieux, notamment du platine et de l'or qui, selon nous, s'appuient toujours sur de bons fondamentaux. Ces métaux précieux sont très demandés et de nouvelles baisses de production doivent être attendues à l'avenir. La hausse des prix devrait toutefois ralentir quelque peu après la forte augmentation de ces derniers mois. Nous pensons que le cours de l'or dépassera la barre des 1000 dollars plus tard dans l'année. Nous voyons des opportunités d'achat dans les prix égaux ou inférieurs à 900 dollars l'once.
Quelle sera selon vous l'évolution du marché des matières premières agricoles?
La situation sur le marché des matières premières agricoles est très difficile. L'augmentation de la demande de céréales issue du secteur des biocarburants et des marchés émergents a dopé les prix des matières premières agricoles, la production n'étant pas en mesure de suivre.
Les stocks mondiaux de maïs, de graines de soja et de blé diminuent.
Des marchés aussi tendus sont très sensibles à tout recul de la production. La hausse des cours du blé, par exemple, a été déclenchée par de mauvaises conditions climatiques dans quelques-uns des principaux pays producteurs.
Soutenues selon nous par les fondamentaux, les fortes hausses de prix ont toutefois aussi attiré les spéculateurs, faisant encore grimper les prix. Cela rend les prix des matières premières agricoles encore plus instables, lesquels sont déjà très volatils par nature en raison d'une météo imprévisible. Le résultat est que les prix du maïs, du soja et du blé devraient être durablement soutenus par la forte demande des secteurs de l'alimentation et des biocarburants. Les investisseurs qui s'engagent sur ces marchés doivent être conscients que les prix y fluctuent beaucoup, dans un sens comme dans l'autre.
Quelles sont vos recommandations de placement?
En ce moment, nous recommandons d'investir dans les matières premières peu concernées par le ralentissement économique, à savoir les métaux précieux et les matières premières agricoles.
La volatilité s'intensifiant sur les marchés des matières premières, nous privilégions une approche de portefeuille qui consiste par exemple à investir dans un indice de matières premières largement étayé, à l'instar du Dow Jones AIG Commodity Index.
Propos recueillis par Imen Hazgui