C'est publié dans le journal Infodujour!
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Lhistoire dun avion fantôme
On navait sans doute jamais vu pareille arnaque depuis les avions renifleurs. Entre mensonges et mystifications, salariés bernés et actionnaires floués, le Skylander sest écrasé entre Metz et Chambley. Lardoise est de plusieurs centaines de millions deuros. Une association de contribuables demande des comptes aux élus. Laffaire pourrait enfin déboucher sur le terrain judiciaire et livrer ses secrets.
Lhistoire du Skylander commence en Roumanie au début du siècle. Le projet de ce petit bi-turbo propulseur de 19 places ou de 2,7 tonnes de fret, bénéficie déjà de subventions européennes au titre du transfert de technologies vers un nouveau pays membre de lUnion. Conçu par Desmond Normand, ce coucou à la fois simple et robuste est prévu pour décoller et atterrir sur des pistes courtes et non préparées. Le marché est mondial. A la recherche dargent frais et/ou de partenaires, le Skylander cherche à se poser à Chang Wong (Corée du Sud), fait escale à Nantes puis à Tarbes avant datterrir à Evora en 2004. Le Portugal est séduit par les mille emplois promis par le patron de GECI.
Quatre ans plus tard, en octobre 2008, le gouvernement portugais renonce finalement à poursuivre laventure estimant que le projet « manque de cohérence et de consistance. » Un mois plus tard, le Skylander se pose à Chambley, en Meurthe-et-Moselle, sur une ancienne base de lOTAN.
« Lintelligence » économique
Comment est-il arrivé là ? Cest la Compagnie européenne dintelligence stratégique, consultant pour la région Lorraine à lépoque de Gérard Longuet, qui a dégoté la bonne affaire. CEIS a été créée en 1997 par Olivier Darrason, ancien chef de cabinet de François Léotard au ministère de la Culture, ancien député des Bouches-du-Rhône et président de lIHEDN (Institut des hautes études de la Défense nationale). La Compagnie se présente comme étant « lun des leaders français de lintelligence économique ».
CEIS apporte donc « laffaire » au président de la Région Lorraine, le socialiste Jean-Pierre Masseret. Ce dernier se prend à rêver de la création ex-nihilo dun pôle aéronautique qui apporterait des emplois et donnerait au passage une image plus flatteuse de la région trop connue pour son charbon et sa sidérurgie sinistrés. « Toutes les conditions sont réunies pour que la filière aéronautique décolle en Lorraine » se félicite le président de la Région en signant aussitôt un premier chèque de 2 M à la société de Serge Bitboul.
Jean-Pierre Masseret et sa majorité ne mégotent pas pour accueillir le futur avion. La région offre 22 ha de foncier à la société GECI Aircraft, filiale de GECI Aviation, filiale de GECI international. Elle fait construire sur la base de Chambley une tour de contrôle, des hangars, des bureaux. La piste est rallongée pour les vols dessais. Et un restaurant gastronomique est ouvert pour le personnel. Facture : 40 M dinvestissements déjà réalisés (fin 2012) sur 90 prévus jusquen 2017. Sans parler des frais de bouche!
Certes, dautres activités sont prévues sur la base aérienne mais elles ne justifient pas à elles seules les investissements massifs de la Région.
Sur quels éléments du dossier Jean-Pierre Masseret sappuie-t-il pour engager largent des Lorrains ? La question reste sans réponse. Car, à aucun moment, les élus de Lorraine nont songé à faire effectuer la plus petite expertise démontrant le sérieux de lentreprise.
Exemple. Le 27 avril 2010, Serge Bitboul invite les élus et la presse à loccasion de la découpe de la première pièce de son avion que lon appelle « les premiers copeaux ». Le patron de GECI déclare : « la phase dindustrialisation est officiellement lancée. Le portefeuille commercial (
) porte aujourdhui sur 650 appareils (
) et conforte le plan de production de 1.500 avions entre 2012 et 2017. »
La manuvre est habile. Serge Bitboul veut forcer la main des élus. Le 7 mai lassemblée régionale votera une nouvelle avance remboursable de 9,1 M. Il en sera ainsi pour chaque appel de fonds publics : des commandes par centaines, des partenaires financiers aux quatre coins du monde, un marché mirifique en perspective
« Notre production future est de 1.000 avions, notre chiffre daffaires prévisionnel de six milliards de dollars » fanfaronne Bitboul.
Mystification
Tout est faux. En avril 2010 la phase dindustrialisation est loin de pouvoir commencer puisque la demande dagrément de conception (DOA), première étape de la procédure visant à la certification de lappareil na pas encore été déposée à lAgence européenne de la sécurité aérienne (EASA) basée à Cologne. Cette procédure est longue (plusieurs années) contraignante et incontournable.
Serge Bitboul le sait. Ce qui ne lempêche pas de poursuivre sa campagne de mystification. A chaque annonce tonitruante, à chaque déclaration enflammée, les cours en bourse de GECI senvolent. Le 23 mai +25% daugmentation au profit dun fonds américain Ya Global Masters SPV Ltd. Avant de seffondre quelques jours plus tard. LAMF (Autorité des Marchés Financiers) soupçonne une manipulation du titre. Le 7 juin 2012 les cours de GECI International sont suspendus. Ils le sont encore aujourdhui.
Le patron de GECI ne renonce pas. Le plan de financement de lavion est passé de 100 à 200 puis à 300 M. Serge Bitboul fait des levées de fonds sur le marché Alternext. Mais ce nest pas suffisant. Il réclame encore de largent. LEtat promet dajouter 60 M supplémentaires (partagés entre le FSI et le Grand Emprunt) à condition que le dossier soit soutenu par une grande entreprise aéronautique!
Dans les ateliers de Sky Aircraft, lavion lorrain a pourtant du mal à prendre forme, même sur le papier. Remodelé sous la houlette de Pierre-Louis Cambefort, ancien de chez Dassault, le SK-105 ne ressemble plus au projet initial. Les haubans sont supprimés, la voilure est installée sur le fuselage, le nez est allongé de 1,75 mètre.
Esbroufe
Dans cette nouvelle version la charge marchande est passée de 3,3 tonnes à 2,7 tonnes. « Toutes les performances annoncées sont farfelues », explique un ingénieur aéronautique qui a participé à laventure du Skylander dès le début. « Il y a des erreurs de conception flagrantes comme la position de lissue de secours proche du plan de lhélice.»
Un ingénieur qui a participé au projet durant les deux dernières années confesse : « Je navais jamais rencontré une bande damateurs comme celle-là. Un tel cumul de faiblesse est inimaginable. Toute la com du Skylander était fondée sur de lesbroufe. »
Ce qui devait arriver arriva. Le 4 octobre 2012 lentreprise Sky Aircraft a été placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Briey (54) assorti dune période dobservation de six mois. Le 16 avril 2013 la liquidation est prononcée.
Lavion de brousse made in Lorraine laisse 113 salariés sur le tarmac et un passif estimé à 120 M dont 11 M à lURSSAF, créancier prioritaire. La plupart des sous-traitants laissent des ardoises colossales dans laffaire. Comme la Seroma basée à Beaulieu-sur-Dordogne, en Corrèze, qui devait fournir aux sous-traitants de Sky Aircrat les outillages pour industrialiser les pièces primaires de lappareil.
Que reste-t-il de ce fiasco ? Des salariés abusés, des actionnaires dépouillés, un système boursier détourné de sa vocation, une grosse ardoise à la charge des contribuables et des sous-traitants. Et un rejet unanime des élus régionaux qui, tôt ou tard, devront rendre des comptes.