Visitez le château de Cas, plus belle restauration de l'année

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REPORTAGE - Il y a 40 ans, le château n’était qu’une ruine. Lyonel et Jeanne de Lastic Saint-Jal l’ont sauvé. Ils viennent de recevoir le Grand Trophée de la plus belle restauration, décerné par Propriétés de France, Le Figaro Magazine et La Fondation pour les monuments historiques, en partenariat avec La Demeure historique.

Les hivers peuvent être rudes du côté de Caylus, dans cette campagne escarpée et sauvage où périt, dans l’imagination du romancier Paul Féval, le Duc de Nevers, que vengera par la suite le chevalier de Lagardère (Le Bossu). Le 1er janvier 1767, il neigeait comme jamais sur la vallée de la Bonnette (affluent de l’Aveyron), aux confins du Rouergue, du Quercy et de l’Albigeois. On n’y voyait pas à 10 mètres! Les loups, que l’on entendait hurler sur le causse, n’avaient rien de rassurant alors que la nuit tombait, glaciale et menaçante. Brigadier des armées du Roi et chevalier de Saint Louis, Claude-Marie de Lastic Saint-Jal, en chemin vers Gaillac où il allait rendre visite à son frère, abbé, décida de demander l’hospitalité au château de Cas. Il fut reçu par la propriétaire des lieux, Mme de Lacapelle, une pieuse veuve qui vivait là avec sa charmante fille de 18 ans, Henriette. Claude-Marie de Lastic Saint-Jal apprécia fort le gîte et le couvert qu’on lui offrit aimablement, à la chaleur des grandes cheminées où crépitaient de généreux feux de bois alimentés par les domestiques.

L’ancienne place forte défensive, fondée au IXe siècle sur un site jadis occupé par les Gallo-Romains (une pièce à l’effigie d’un empereur y a été retrouvée dernièrement), avait été modernisée avec le temps: siège d’une ancienne commanderie des Templiers au XIIIe siècle, Cas fut remanié au XIVe puis au XVIIe siècle. Mais ce n’est pas tant le charme des lieux que celui de la demoiselle de la maison qui séduisit le comte de Lastic Saint-Jal. Le 28 février 1767, il épousait la belle Henriette de Lacapelle avec la bénédiction de son frère, venu de Gaillac pour l’occasion. Quelque temps plus tard, il vendait la totalité de ses propriétés d’Auvergne, dont les Lastic sont originaires, pour s’installer dans le pays, au climat plus clément, de sa jeune épouse.

Cette histoire a bercé l’enfance de Lyonel de Lastic Saint-Jal, dont la famille n’a pas quitté Cas depuis le XVIIIe siècle. Mais, lorsque cet entrepreneur a repris le château en 1979, celui-ci était littéralement en ruine. Les murs étaient effondrés, les toitures éventrées ou tout simplement absentes. Les ronces avaient envahi la demeure, grimpant, non sans une certaine poésie, le long de l’escalier de pierre. Les habitations dispersées dans la cour, depuis le Moyen Age, n’étaient pas en meilleur état, ni même la chapelle paroissiale aux angles arrondis (elle date de 960) qui abrite le caveau de famille.

Il faut dire que Cas avait subi bien des épreuves au fil du temps. Outre la guerre de Cent Ans et les guerres de Religion, la Révolution française précipita son déclin: de sombres jours durant lesquels les meubles du château furent pillés, les armoiries (des Lacapelle de Cas) sauvagement bûchées… Les révolutionnaires décidèrent même de rabaisser la tour et le donjon, qui dominaient trop fièrement la vallée à leur goût. Claude-Marie de Lastic Saint-Jal n’échappa à l’échafaud que de justesse (bien que ses fils aient émigré), grâce au soutien des villageois qui firent tout pour lui éviter d’être envoyé à Paris. Gouverneur de Carcassonne et seigneur de Saint-Antonin-Noble-Val, il avait su se faire apprécier d’eux, notamment durant un hiver où la disette sévissait. Alors que son intendant lui conseillait de vendre son grain au prix fort, il avait répondu à ce dernier: «C’est plutôt le moment de le donner.» Ce qu’il fit!

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands lui portèrent le coup de grâce

Après la Révolution, les Lastic reprirent possession du château de Cas, mais ils s’en désintéressèrent. Certes, la toiture et les fenêtres furent remplacées à la fin du XIXe siècle, mais les travaux s’arrêtèrent là et le château sombra dans l’abandon, soumis à nouveau aux affres du temps. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands lui portèrent le coup de grâce. «Mes oncles avaient caché des munitions pour le compte des Forces françaises libres dans l’une des pièces des sous-sols, qu’ils avaient murée, raconte Lyonel de Lastic. Apprenant qu’ils avaient été dénoncés, ils ont eu juste le temps de tout déménager dans des grottes dissimulées dans les falaises alentours. Les Allemands ont cherché les munitions en vain. Furieux, ils ont détérioré Cas en représailles.» Meurtri une fois de plus, le château s’est assoupi, telle la Belle au bois dormant, condamné à une disparition certaine avec ses étages effondrés, ses toitures détruites, ses cheminées qui pendaient dans le vide, ses arbres qui traversaient les murs en partie écroulés…

«À 40 ans, j’ai eu comme un déclic dans ma tête. Je me suis dit qu’il fallait sauver coûte que coûte cette propriété qui évoquait tant de choses pour notre famille», explique Lyonel de Lastic. Son épouse n’était guère emballée au départ. Peu de temps après leur mariage, les Lastic avaient déjà restauré une jolie maison dans le Lot, où leurs quatre enfants avaient tous leurs souvenirs d’enfance. Mais Jeanne de Lastic s’est laissé convaincre. Repartir de zéro? C’est le pari fou qu’elle et son mari ont choisi de relever ensemble. Avec l’énergie de ceux qui sont prêts à soulever des montagnes!

«Il a fallu commencer par tout débroussailler, raconte Lyonel de Lastic, qui avoue en avoir fait une partie lui-même, avec l’aide de ses deux fils, Jean-Philippe et Hugues, dit Titus. «Ce sont des souvenirs extraordinaires, témoigne ce dernier. Adieu les vacances de trois semaines au bord de la mer et les stages de planche à voile. A 10 ou 12 ans, nous passions nos étés à dégager les routes d’accès, scier des branches, transporter des décombres… Pour nous donner du courage, nous nous disions que nous allions sauver cette bâtisse et lui redonner vie. C’était un projet enthousiasmant!»

Du gros œuvre à l’installation du chauffage: un travail colossal

Puis est venu le temps du gros œuvre: drainage des sous-sols, mise hors d’eau, réfection des portes et des fenêtres (34 ont été changées!) pour éviter le pillage des cheminées et des meneaux, consolidation de l’escalier, confection de la charpente et du toit, adduction de l’eau, de l’électricité et du téléphone… Un menuisier talentueux de la région s’est attaqué à la réalisation des parquets et des boiseries, si parfaitement dessinés et refaits selon les règles de l’art que c’est comme s’ils avaient toujours été là!

Ce n’est qu’en 2006 que le chauffage a été installé. Une priorité pour la conservation des archives dont une partie, répertoriée par les Archives de Toulouse, a été rapatriée à Cas. Certaines datent de 1310. «Quand on montait l’escalier, on avait parfois l’impression de traverser la place d’Armes de Versailles. Il arrivait que de la buée sorte de nos bouches!» confie Jeanne de Lastic, qui s’est attelée à la confection de l’ensemble des rideaux. Le couple a également entrepris de remeubler entièrement le château: tapisseries, lits à baldaquin, tableaux d’ancêtres, fauteuils, commodes… Il a fallu chiner dans les brocantes et chez les antiquaires! Des membres de la famille leur ont également donné des souvenirs de famille, estimant que c’était désormais à Cas qu’ils avaient leur place. Mais d’autres dons, plus surprenants, sont arrivés. «Un jour, un habitant des alentours m’a apporté une armoire qui était chez lui, raconte Lyonel de Lastic. Il m’a avoué qu’il avait toujours entendu dire, dans sa famille, qu’elle provenait du château où elle avait été “empruntée” à la Révolution! Elle a retrouvé sa place grâce à cet honnête homme.»

La salle de Justice a retrouvé son faste d’autrefois

Aujourd’hui, la salle de Justice, également appelée salle des Chevaliers en raison des portraits des chevaliers de l’Ordre de Malte qui y sont accrochés (les Lastic, dont Lyonel, en sont des membres très actifs depuis 1360), a retrouvé son faste d’antan. La salle à manger, avec ses boiseries, est telle qu’on l’imagine au XVIIIe siècle lorsqu’elle fut créée pour suivre la mode lancée par la reine Marie-Antoinette. A l’étage, les chambres sont décorées dans une succession de styles, et chaque détail évoque la riche histoire du château: dans la chambre Louis XIV -où aurait dormi Philippe le Bel lorsqu’il séjourna à Cas, à la recherche du trésor des Templiers- on remarque la canne de Jean-Jacques de Lastic, qui vécut à Versailles sous le règne de Louis XIV. Jeanne de Lastic tend le bras: «Regardez cette armoire, il y a encore les marques des scellés posés à la Révolution!»

A l’étage, dans la chambre Louis XVI, on découvre le propre lit d’Henriette de Lacapelle, épouse de Claude-Marie de Lastic. La chambre Empire n’est autre que l’ancienne chambre de Jehan-Henri de Lastic (fils de Claude-Marie), nommé directeur des haras en 1816 puis inspecteur général. On y admire ses uniformes brochés d’argent, son épée, ses livres, comme si le temps s’était arrêté et qu’il allait apparaître par une porte dérobée. Sur le dessus de cheminée, une fleur de lys brodée d’or. «Elle provient du berceau du comte de Chambord, qui l’a donnée à ma famille», nous souffle Lyonel de Lastic avant de nous entraîner un peu plus loin. «Ici, c’est la chambre du Bon Petit Diable, lance-t-il, celle qu’occupait dans sa jeunesse Jehan-Albert de Lastic, neveu par sa mère de la comtesse de Ségur, à qui il aurait servi de modèle pour son fameux personnage enfantin.» Lyonel et Jeanne de Lastic ne se sont pas contentés de rebâtir les murs de Cas: ils ont réussi à donner une âme à cette maison de famille, ressuscitant avec passion la mémoire de ses illustres représentants!

Ils ont su donner une âme à cette maison de famille

Les extérieurs ont également fait l’objet d’aménagements importants. Du jardin initial, dessiné à l’époque de Louis XIV, il ne restait rien. Il a fallu tout réinventer, dans l’esprit du XVIIIe. On a planté charmilles et buis, imaginé l’emplacement des pelouses, repris les murs et même construit un buffet d’eau qui renforce l’élégance de l’actuel jardin à la française. Entre 2002 et 2004, tous les murs d’enceinte (700 mètres linéaires) ont été repris. Puis les Lastic se sont attaqués à la restauration du pigeonnier du XVIIIe siècle, dont il a fallu refaire toute la charpente. Un chemin de terre conduisait au château. Il est devenu un large escalier de pierre bordé de cyprès, histoire de donner à l’ensemble un côté toscan.

Les communs ont eux aussi été restaurés ces dernières années. Une salle de séminaire a été aménagée dans les écuries, ainsi qu’une grande salle de réception, proposée par exemple à l’occasion de mariages. Des gîtes, loués à la semaine ou à la nuitée, ont été créés dans les maisons du hameau qui bordent l’enceinte du château de Cas. Ils remportent un vif succès auprès des vacanciers qui peuvent ainsi goûter au charme de la vie à Cas et découvrir les villages médiévaux des alentours, comme Saint-Antonin-Noble-Val et Caylus. Lyonel de Lastic sait qu’aujourd’hui un château se gère comme une PME, avec des dépenses mais aussi des recettes.

Les travaux entrepris pour la restauration du château de Cas auront demandé de gros efforts financiers. De grands sacrifices également, même si ces dépenses ont été étalées sur trente-six ans. A la tête d’une entreprise de transport de produits dangereux par conteneurs et wagons, Lyonel de Lastic a englouti dans son château une partie de sa fortune personnelle. «Nous n’avons pas demandé un sou à l’Etat», se félicite-t-il. Ce qui n’a pas empêché les Lastic d’ouvrir leur château à la visite dès 1983. Le mois dernier, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, ils ont reçu 250 visiteurs. Et, sur une année, environ 3 500. Une contrainte pour la famille, car toutes les pièces de la bâtisse se visitent, y compris les chambres à coucher! «C’est une question d’habitude, plaisante Titus de Lastic. Il suffit de ranger sa valise derrière un paravent et de quitter sa chambre avant dix heures du matin pour ne pas se retrouver nez à nez avec un visiteur. A Cas, on fait rarement la grasse matinée!»

Une propriété transmise de génération en génération

Titus sait désormais que c’est lui qui prendra la suite de ses parents. Lui et son épouse ont déjà à cœur de faire partager à leurs quatre enfants leur passion pour cet endroit. «Nous poursuivrons avec bonheur l’aventure de mes parents. Elle ne manque pas d’audace et mérite d’être vécue. Les enfants adorent cet endroit. C’est un lieu magique pour eux, à mi-chemin entre une maison de famille et un musée ouvert à tous. Quelle étrange impression que de s’endormir dans un lit à baldaquin en s’imaginant que la comtesse de Ségur s’y est peut-être aussi, un jour, allongée!»

Le jeune châtelain, qui a monté avec succès une entreprise dans le secteur de l’événementiel, sait toutefois que reprendre un château de famille n’est pas nécessairement un conte enchanteur. Beaucoup de jeunes gens de sa génération baissent les bras, préférant vendre la propriété de leurs ancêtres plutôt que de se mettre un coûteux fardeau sur les épaules. «Depuis 1437, cette maison n’a jamais été mise en vente, se transmettant de génération en génération par alliances successives: je ne serai pas le premier à rompre la chaîne!» promet-il. Du reste, la relève est déjà assurée pour la suite. À 7 ans, Tristan, son fils, résume parfaitement l’avenir de Cas: «Après grand-père, le château sera à papa. Et après, il sera à moi…» Le Bon Petit Diable a tout compris!

Château de Cas, Espinas (Tarn-et-Garonne). Ouvert au public du 1er avril au 3 novembre (7 €). Visite guidée (05.63.67.07.40 ; www.chateaudecas.fr).

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