Violents accrochages au Caire, Clinton dénonce les abus

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par Marwa Awad et Alexander Dziadosz

LE CAIRE (Reuters) - La police et l'armée égyptiennes ont fait usage d'armes à feu et de gaz lacrymogènes mardi au Caire pour déloger des manifestants de la place Tahrir, au cinquième jour de violences qui ont fait 13 morts et suscité de vifs reproches des Etats-Unis.

La secrétaire d'Etat Hillary Clinton a jugé "particulièrement choquants" des incidents comme celui où des soldats ont été filmés en train de brutaliser une femme en la traînant au sol au point de faire apparaître ses sous-vêtements, avant de la rouer de coups de matraque et de coups de pied.

"Des femmes sont battues et humiliées dans les rues mêmes où elles avaient risqué leur vie pour la révolution voici tout juste quelques mois", a dit la responsable américaine dans un discours lundi à l'université de Georgetown, à Washington.

Les Etats-Unis, qui tenaient l'Egypte pour un allié inébranlable sous la présidence d'Hosni Moubarak, fournissent au Caire une aide militaire annuelle de 1,3 milliard de dollars.

Les propos de la secrétaire d'Etat accentuent la pression sur l'armée égyptienne mais des diplomates occidentaux jugent peu probable que les Etats-Unis utilisent l'assistance militaire comme un levier politique.

Les autorités américaines ont jusqu'ici salué l'engagement pris par l'armée de céder le pouvoir aux civils. Des élections législatives en plusieurs phases sont en cours et l'armée a promis de remettre le pouvoir à un président élu d'ici juillet.

"HONTE À L'ÉTAT ET À SON UNIFORME"

Hillary Clinton, elle, a dit que les dirigeants militaires et les grands partis politiques égyptiens avaient tenu les femmes à l'écart des prises de décision.

"Des manifestantes ont été arrêtées et soumises à d'horribles abus. Des journalistes ont été agressées sexuellement. Et maintenant, des femmes sont attaquées, déshabillées et frappées dans les rues", a-t-elle ajouté. "Cette dégradation systématique des femmes égyptiennes déshonore la révolution, fait honte à l'Etat et à son uniforme, et n'est pas digne d'un grand peuple."

Le général Adel Emara, membre du Conseil supérieur des forces armées qui assume le pouvoir depuis la chute de Moubarak en février, a dit que l'agression dénoncée par Hillary Clinton était un incident isolé faisant l'objet d'une enquête.

A l'aube, d'intenses fusillades ont retenti à travers la place Tahrir tandis que les forces de sécurité chargeaient des centaines de manifestants refusant de quitter les lieux, ont rapporté des militants et un journaliste de Reuters.

Après une nuit d'accrochages, des centaines de manifestants exigeant que l'armée cède le pouvoir immédiatement sont ensuite revenus sur la place. Selon des sources médicales, 13 personnes ont été tuées et des centaines d'autres blessées depuis que ces affrontements ont débuté vendredi place Tahrir et dans les rues adjacentes menant au parlement et au siège du gouvernement.

Les généraux et leurs conseillers ont condamné les manifestations en des termes parfois extrêmement durs.

"Que ressentez-vous en voyant l'Egypte et son histoire brûler sous vos yeux?", a déclaré le général en retraite Abdel Moneim Kato, conseiller de l'armée, au quotidien Al Chorouk. Il faisait allusion au récent incendie de la bibliothèque de l'Institut d'Egypte, fondé il y a plus de deux siècles.

"Et malgré ça, vous vous souciez d'un vagabond qui devrait brûler dans les fours crématoires d'Hitler", a-t-il ajouté.

"FORCES MALFAISANTES"

Ces commentaires ont été vivement critiqués par des personnalités politiques et des militants des droits de l'homme.

"Le moins qu'on puisse dire des propos de ce genre, c'est qu'ils sont irresponsables, il faut qu'il soit sanctionné de façon publique et transparente", a estimé le Réseau arabe pour les droits de l'homme, estimant que ce type d'opinion incitait à la haine et justifiait la violence.

Mais pour le général Adel Emara, "des forces malfaisantes tentent d'entraîner l'Egypte dans le chaos et placent l'armée dans une situation de confrontation avec le peuple".

"Ce qui est en train de se passer n'a rien à voir avec la révolution et sa jeunesse pure, qui n'a jamais voulu mettre à terre ce pays", a-t-il dit en assurant par ailleurs que l'armée n'avait pas donné l'ordre d'évacuer la place Tahrir.

Les violences ont perturbé le processus des législatives engagé le 28 novembre pour s'achever le 11 janvier, mais l'armée maintient que le retour à un régime civil aura lieu comme prévu.

Les résultats électoraux laissent penser pour le moment que la confrérie naguère interdite des Frères musulmans et les islamistes salafistes plus radicaux domineront la chambre basse.

Washington tente depuis l'été une approche conciliante avec les islamistes. L'ambassade des Etats-Unis a indiqué mardi qu'un diplomate américain avait rencontré à Alexandrie des députés islamistes et d'autres élus.

Avant la dernière intervention des forces de l'ordre, des manifestants avaient tenté de briser un mur de briques érigé pour bloquer l'accès au parlement, proche de la place Tahrir.

"Des centaines de membres de la sûreté de l'Etat et de l'armée ont pénétré sur la place et ont commencé à tirer sans relâche. Ils ont poursuivi des manifestants et brûlé tout ce qui était sur leur passage, y compris du matériel médical et des couvertures", a dit par téléphone un manifestant, Ismaïl.

Amnesty International a engagé les fournisseurs d'armes à cesser de livrer des armes légères et des munitions à l'armée et aux forces de sécurité égyptiennes. Reporters sans Frontières a dénoncé pour sa part un "recours systématique à la violence contre les représentants des médias".

Bertrand Boucey et Philippe Bas-Raberin pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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