"Va-t-on vers une guerre budgétaire aux Etats-Unis ?" - Le débat de la semaine avec le Cercle des économistes (Jacques Mistral)

Boursorama le 17/12/2012 à 12:10
8
Si aucun compromis fiscal n’est trouvé d’ici le 31 décembre entre démocrates et républicains, l’Amérique se retrouvera en cessation de paiement rappelle Jacques Mistral, membre du Cercle des économistes et conseiller spécial à l'IFRI.

L’Amérique, ce week-end, n’a de pensée que pour le drame qui s’est déroulé vendredi à Newton, CT. Ce n’est pas la première fois qu’après une tuerie monstrueuse, l’Amérique est submergée d’images qui provoquent un moment d’indicible émotion. Barack Obama, comme il l’avait fait à Tucson, AZ, au printemps 2011, sait leur donner une expression particulièrement élevée puisant à tout ce que l’Amérique a de meilleur. Mais c’est malheureusement aussi, comme l’expérience nous l’enseigne, un moment sans lendemain. N’attendez pas pour demain l’annonce d’une grande politique organisant un contrôle strict des armes à feu. « L’Amérique profonde » rejette tout empiètement du gouvernement sur les libertés individuelles, elle est depuis ses origines rivée à une conception assez particulière de la liberté qui inclut celle de porter des armes, et c’est un droit constitutionnel régulièrement réaffirmé. C’est pourquoi, l’émotion passée, l’Amérique va très vite retrouver d’autres défis et le principal, celui qui mobilise toute l’attention du Président en cette fin d’année, c’est le tsunami budgétaire qui approche.

Va-t-on vers une guerre budgétaire aux Etats-Unis ? La réponse courte est oui. Pourquoi ? L’Amérique est confrontée à une évolution non soutenable de ses finances publiques, tout le monde en convient. Face à cette situation, plusieurs propositions bipartisanes ont déjà été mises sur la table visant, comme toujours, à résoudre le problème par un mélange de baisses de dépenses et de hausses d’impôt. On pourrait croire que c’est une bonne base de départ. Et bien non ; depuis plus de deux ans, les élus républicains majoritaires à la Chambre des Représentants, l’équivalent de l’Assemblée Nationale qui détient aux Etats-Unis l’intégralité du pouvoir budgétaire, refusent tout compromis qui inclurait une hausse des taux d’imposition pour les plus riches, la petite partie de la population (2%) gagnant plus de 250.000 dollars.

Les deux termes de cette alternative, un compromis ou un rejet de toute hausse d’impôt, ont été au centre de la récente campagne présidentielle. Mitt Romney s’est présenté comme l’expression de cette Amérique profonde qui veut un gouvernement minimal, il avait fait du rejet de l’impôt un de ses principaux arguments ; Barack Obama, au contraire, a constamment mis en avant la nécessité d’un partage du fardeau auquel les plus aisés prennent part. D’après ce qu’ont rapporté les medias, il semblerait que ce soit Barack Obama qui a gagné, assez nettement même. Le Président réélu peut légitimement considérer qu’il a reçu un mandat pour mettre en oeuvre un compromis incluant cette fameuse hausse des impôts « sur les 2% ». Mais voilà, élaborer un compromis budgétaire, c’est un peu comme danser le tango, il faut être deux ! Et les Républicains refusent de reconnaître que la défaite de Romney, c’est - entre autres choses - la défaite de leur position fiscale doctrinale.

Le scénario se complique avec la proximité du 31 décembre, une date habituellement propice aux voeux mais à laquelle est associée cette année l’idée de « falaise fiscale ». A cette date précise se produisent en effet deux évènements financiers majeurs dérivant de décisions antérieures. Il y a d’abord la fin programmée des baisses d’impôt adoptées il y a 10 ans sur proposition du Président Bush ; sans vote reconduisant ces baisses d’impôt, l’Amérique revient aux taux d’imposition plus élevés de l’ère Clinton, les Américains devraient alors se préparer à payer 400 millions de dollars d’impôt supplémentaires en 2013. Deuxièmement, un ensemble de hausses d’impôt et de baisses de dépenses prendra effet automatiquement à compter du 1er janvier à moins qu’un programme de réduction des déficits ne soit adopté d’ici là ; c’est le résultat d’un compromis boiteux élaboré en août 2011 pour faire passer le relèvement du plafond de dette de l’Etat fédéral. Au total ce sont 700 milliards de dollars de hausses d’impôts et de baisses de dépenses - ce serait l’équivalent d’un plan d’austérité de 130 mds d’euros en France- qui menacent de s’abattre brutalement sur l’Amérique le 1er janvier ; comme l’a annoncé le très officiel Congressional Budget Office, cela ne manquerait pas de plonger le pays dans une récession sévère.

Alors, cette menace est-elle suffisante pour pousser les protagonistes au compromis ? Le sentiment général, en particulier sur les marchés financiers, est prudemment positif : « tout cela, c’est du cinéma, ils finiront par s’entendre » lit-on fréquemment. Ce n’est pas sûr car c’est faire bon marché de l’incroyable degré de polarisation politique qui domine actuellement à Washington, sans compter l’état d’esprit combatif d’un Président victorieux. Que se passe-t-il alors, en l’absence d’accord ? Et bien, on fait le pas, et le 1er janvier, on saute du haut de la « falaise fiscale ». C’est la guerre budgétaire, vous ai-je dit, mieux vaut s’y préparer ! Mais la guerre ce n’est qu’une autre façon de faire de la politique et, le 2 janvier, le contexte politique serait, dans cette hypothèse, très profondément modifié, ce qui réserve sans doute de nouvelles surprises. Affaire à suivre.

Jacques Mistral



Retrouvez Jacques Mistral à l'occasion d'un tchat mercredi 19 décembre à 11h. Posez-lui dès à présent vos questions ici.


Jacques Mistral est conseiller spécial de l'IFRI (l’Institut Français des Relations Internationales), Président de l’Association Paul Ricoeur et Membre du C.A de BNP Paribas Cardif. Aux Etats-Unis, où il a été Ministre conseiller à l’ambassade de France, il joue un rôle dans plusieurs institutions: Pierre Keller visiting professor of public policy, Harvard Kennedy School et Senior fellow, Brookings Institution, Washington DC. Il a enseigné à l’Université Paris-Nord, à l’ENSAE, à Sciences Po Paris et à l’École polytechnique.

Ses principaux domaines d’expertise sont l’économie et la finance internationale, les politiques macros économiques, les Etats-Unis, la Chine et l’Eurozone.


Le Cercle des économistes. a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd’hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l’initiative repose sur une conviction commune : l’importance d’un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

Réagir 8
A lire aussi

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
  • marshaka le mardi 18 déc 2012 à 10:17

    De toute façon, il y aura un accord, tout est organisé pour qu'il arrive au dernier moment, on fait monter la pression pour faire croire que cet accord sera historique et on oublie le principal, les USA ne pourront jamais rembourser leurs dettes

  • M9163545 le mardi 18 déc 2012 à 09:33

    La vertu des américains est qu'ils trouvent toujours un accord à temps

  • m91 le mardi 18 déc 2012 à 09:03

    Ben moi je dis qu'il va être difficile de faire payer a tout un peuple armé ses créances !!!

  • OSS119 le lundi 17 déc 2012 à 14:33

    Le "fiscal cliff" ? Une fausse menace. Une hausse automatique des impôts des 2% des plus riches n'aura aucune conséquence macroéconomique, et améliorera le budget public. Une réduction de certaines dépenses publiques aura un faible impact macroéconomique, et améliorera de même le budget public. Le franchissement de la "falaise fiscale" serait même plus bénéfique à la croissance que son évitement...

  • seadog le lundi 17 déc 2012 à 13:43

    @cavalair : c'est tout l'inverse : GW Bush a fait exploser le déficit budgétaire US (2 guerres et des réductions d'impots pour les plus riches...). Aujourd'hui retour à la réalité ! Remarquons que Bush a fait voter les baisses d'impots pendant 10 ans : il était sûr que ce ne serait pas sous son mandat qu'elles prendraient fin...

  • LERINS le lundi 17 déc 2012 à 13:35

    Pour mettre d'accord les dirigeants démocrates et républicains et ainsi éviter une récession américaine, il existe une solution efficace. C'est l'adoption du principe fiscal décrit dans le blog intitulé : REMBOURSER LA DETTE PUBLIQUE SANS APPAUVRIR LES CITOYENS.

  • c.voyant le lundi 17 déc 2012 à 13:29

    La dette des états est un juteux business, les créanciers ont de quoi vivre avec les intérêts déjà versés pendants 3 siècles!

  • cavalair le lundi 17 déc 2012 à 12:30

    mais oui comme d'habitude ce sont les democrates depensiers qui ont raison contre ces mauvais republicains. Ils ont deja fait cre.ver toute l'europe avec leurs depenses sans fin et ils vont encore faire crever l'Amerique. Obama dehors.