« Une taxe sur les transactions financière est-elle efficace ? » - Tchat avec Catherine Lubochinsky du Cercle des économistes

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La taxe sur les transactions financières va être mise en application le premier janvier prochain dans 11 pays européens. Selon Catherine Lubochinsky, cette taxe qui est populaire, n'est pas pour autant et systématiquement utile ou efficace.

Une fois n'est pas coutume, cette taxe emporte l'adhésion d'une grande majorité des citoyens puisqu'elle va concerner les acteurs financiers, dont les banques, et la spéculation. D'où son surnom de taxe Robin des Bois. Ce type d'imposition n'est pas nouveau puisqu'une quarantaine de pays y recourent déjà. Pour la plupart, il s'agit simplement d'un impôt de bourse (que la Grande Bretagne applique aux actions depuis le 17eme siècle sous le nom de stamp duty). En France, Nicolas Sarkozy introduit en 2011 une taxe de 0,1% sur les transactions liées aux actions françaises cotées à Paris. François Hollande double ce taux et taxe également les transactions haute fréquence à hauteur de 0,01%, si le montant des ordres annulés excède 80%... les traders haute fréquence ont encore de la marge ! De plus, la taxe de 0,2% porte sur les variations des positions nettes mais pas sur les transactions à l'intérieur d'une journée, ce qui s'apparente au « trading intraday », i.e. des opérations de spéculation.

Pourquoi une telle taxe ? Question indispensable pour juger de son utilité et/ou de son efficacité. La commission européenne avance deux types d'arguments : d'une part le secteur financier doit « rembourser » le coût subi par les contribuables lors du sauvetage des banques et d'autre part il s'agit de décourager les transactions financières qui ne contribuent pas à l'efficience des marchés ou à l'activité économique réelle.

Il est indéniable que le coût de la crise financière subi par les contribuables dépasse largement les seuls montants prêtés aux banques et les prises de participation. Les conséquences en termes de ralentissement économique, chômage, dettes publiques etc. sont bien plus élevées que les prévisions de 35 milliards collectés avec cette TTF européenne. En France, les recettes sur la taxe mise en place en 2012 ont été inférieures de moitié à celles prévues (environ 600 millions). Arbitrage réglementaire oblige, les acteurs ont privilégié les titres non concernés par cette taxe comme les actions d'autres pays européens, les « contracts for difference » CFD (contrats par lesquels on s'engage à ne verser ou recevoir que la variation du cours d'un titre), ou encore les Exchange Traded Funds ETF synthétiques (fonds qui permettent de répliquer la performance d'un indice ou d'un sous-indice spécifique). Il serait bien plus efficace d'imposer directement les profits des acteurs financiers.

La deuxième justification de cette taxe est de réduire la spéculation, dont l'excès fait consensus. Il est également bien démontré que les teneurs de marchés (market makers) sont indispensables à l'efficience des marchés financiers. Les traders haute fréquence se « transforment » donc en teneurs de marchés ! De plus si le coût unitaire d'une opération de spéculation augmente, il n'est pas impossible que la conséquence soit un plus grand nombre de ces opérations afin de maintenir le profit total. La seule solution pour réduire la spéculation est de réduire l'effet de levier (en temps réel). De plus, le périmètre de cette taxe n'est pas optimal : par exemple la taxation des « repos » pourra engendrer des effets pervers quant au bon fonctionnement des transactions interbancaires.

Donc utile, oui pour des raisons électorales - tous partis confondus. Efficace, non : les montants collectés seront bien inférieurs aux prévisions dans la mesure où il existe des produits « substituables » et les objectifs finaux ne seront probablement pas atteints.

Catherine Lubochinsky

Catherine Lubochinsky, directrice générale du Global Risk Institute in Financial Services à Toronto, vous répondra lundi 25 novembre à 17h. Posez-lui vos questions !

Catherine Lubochinsky est directrice générale du Global Risk Institute in Financial Services à Toronto. Elle est également membre du Conseil Scientifique de UniCrédit and Universities Foundation (Milan), et membre du European Shadow Financial Regulation Committee.
Ses principaux domaines d'expertise sont les taux d'intérêt, les produits dérivés, la gestion d'actifs et la régulation financière.

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