Une rétrospective pour restituer une image juste de Hopper

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Répétition: bien lire 1882 au troisième paragraphe.

par Wilfrid Exbrayat

PARIS (Reuters) - Tout le monde a entendu parler d'Edward Hopper ou a en mémoire l'une de ses toiles. Mais cette connaissance est souvent très fragmentaire et la rétrospective du Grand Palais se propose de l'étoffer en évacuant les clichés qui collent à la peau d'un des plus grands artistes américains du XXe siècle.

Ce panorama sans précédent en Europe de l'art de Hopper part du musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, qui a accueilli de juin à septembre près de 70 oeuvres de l'artiste, pour aboutir à Paris où seront présentées du 10 octobre au 28 janvier 160 toiles, aquarelles, illustrations et gravures.

Edward Hopper (1882-1967) aura dû attendre ses 40 ans révolus pour connaître la consécration, qui ne se démentira jamais jusqu'à son dernier opus.

Les maisons victoriennes de Gloucester (Massachusetts) qu'il immortalise en cette année 1923 par des aquarelles de la plus belle eau assurent sa reconnaissance définitive l'année suivante en tant qu'artiste "américain".

C'est bien à partir de 1924 que va s'exprimer pleinement la patte de l'artiste et c'est en général cette époque-là qui est la plus connue et la plus représentée, que ce soit au travers d'expositions ou de moyens de diffusion tels que la carte postale, le poster ou l'illustration de couvertures de livres.

Ce n'est pas pour autant que Hopper va céder à la tentation de peindre toujours plus pour répondre à une demande devenue avide de ses productions.

"De 1924 à 1966, le catalogue raisonné ne compte que 100 oeuvres, pas une de plus", a rappelé le commissaire Didier Ottinger, directeur général adjoint du Centre Pompidou, lors d'une présentation à la presse.

LES ANNÉES PARISIENNES

Mais que signifie la notion d'artiste "américain" dans le cas d'un peintre figuratif tel que Hopper, aux antipodes de l'abstraction toute puissante d'un Jackson Pollock ?

Pour mieux l'appréhender, il faut revenir aux années de formation, un chapitre de la rétrospective présenté comme l'un de ses points forts par le commissaire de l'exposition.

"Je voulais absolument ancrer Hopper dans le terreau qui est le sien, c'est-à-dire celui du réalisme américain", peu étudié en France, explique Ottinger.

Au début du XXe siècle, Paris est une Tour de Babel qui attire des artistes en devenir de la terre entière. Edward Hopper, pourvu d'une formation acquise à New York auprès d'un maître (Robert Henri) féru de réalisme, est l'un d'eux.

Edgar Degas, Albert Marquet, Félix Vallotton et Walter Sickert inspireront un style postimpressionniste, proche du fauvisme, à un peintre qui ressent une réelle "fascination pour la culture française", affirme Ottinger.

Quelques toiles présentées en début de parcours révèlent déjà quelques dominantes du style Hopper, une lumière crue qui sature les couleurs, des cadrages très travaillés.

"Soir bleu", une toile de 1914 qui emprunte son titre à un poème de Rimbaud, est à la fois exemplaire des influences parisiennes et de cette mélancolie que l'on attachera plus tard systématiquement à l'oeuvre peint de Hopper.

D'autres aquarelles, également présentées au Grand Palais, attestent de son goût pour les caricaturistes français.

L'ÉPANOUISSEMENT

Rentré aux Etats-Unis au début des années 1910, Edward Hopper, de par son nouvel acquis européen, est en décalage avec les tendances réalistes prévalant aux Etats-Unis. "Il va tenter une voie médiane, celle d'être à la fois un artiste moderne et américain", explique Ottinger.

Ce compromis ne lui permet pas de percer. De son retour au bercail jusqu'en 1924, il ne vendra qu'une seule toile. Un travail d'illustrateur lui permettra de subsister. Mais Hopper se jugeait "illustrateur raté ou pour le moins médiocre". Les illustrations montrées au Grand Palais montrent à quel point il était injuste envers lui-même.

La gravure est un autre aspect méconnu de l'?uvre de Hopper. "Night Shadows" ou encore "The Lonely House" (début des années 1920) prouvent avec éclat que tout le futur oeuvre peint, tant par son style, que par ses sujets et le traitement qui en est fait, est déjà là, simplement transposé en noir et blanc.

Dans la deuxième partie de l'exposition, le Hopper de la maturité - celui reconnu dès lors aux Etats-Unis comme un véritable artiste "américain" - se déploie dans toute la splendeur de ses couleurs vibrantes, de ses personnages perdus dans la géométrie horizontale des lieux, de sa lumière intense, naturelle ou artificielle, dont "Nighthawks" (1942), sans doute sa toile la plus connue, est presque la synthèse parfaite.

Même si ses personnages ont l'air perdu et le regard vague, figures solitaires dans la ville ou dans leur chambre d'hôtel, il faut se garder de voir en Hopper "un peintre de la tristesse, de la solitude ou de la mélancolie", affirme le commissaire de l'exposition.

D'où vient, dès lors, que ce soient les qualificatifs habituellement employés pour dépeindre l'ambiance des toiles de Hopper?

"Je pense que c'est lié à la diffusion restreinte de son oeuvre, aux trois ou quatre images toujours reproduites à l'infini", a-t-il dit à Reuters. "Il est vrai que c'est un thème qui s'est imposé très tôt à la critique."

Edité par Yves Clarisse

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