Une erreur judiciaire disséquée au procès d'un double meurtre

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par Marine Pennetier

NANTERRE, Hauts-de-Seine (Reuters) - L'accusation a pointé mardi les défaillances de l'enquête menée en 2001 par la brigade criminelle sur le meurtre d'une femme au pont de Neuilly qui avaient conduit un innocent, Marc Machin, à passer sept ans en prison.

Au deuxième jour du procès de David Sagno, jugé pour le meurtre de deux femmes devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine à Nanterre, les policiers de la brigade criminelle ont été sommés, fait rare, de s'expliquer sur l'audition du 14 décembre 2001 où Marc Machin avait paru avouer son implication.

Philippe Courroye, procureur de la ville qui a pris le siège du ministère public, a énuméré les imprécisions de l'enquête, prenant à parti les policiers dans cette affaire qui a relancé le débat sur les failles du système pénal français.

L'enquête avait débuté après la découverte du corps d'une femme, Marie-Agnès Bedot, le 1er décembre 2001 sur le pont de Neuilly. Une infirmière qui empruntait le pont chaque matin assurait avoir aperçu Marc Machin une heure avant les faits et dire l'avoir entendu lui adresser des propos vulgaires.

Or, lors de son audition, cette infirmière décrit un agresseur âgé de 25 à 30 ans et à l'époque, Marc Machin n'avait que 19 ans, a souligné Philippe Courroye à l'audience.

"Sans le témoignage de l'infirmière, vous ne seriez sans doute jamais allé vers Marc Machin?", demande l'avocat général. "Oui, c'est vrai", répond Denis Collas, patron de la brigade criminelle entre 2000 et 2002.

Marc Machin a toujours contesté la rencontre avec l'infirmière, a poursuivi le procureur.

"DÉBLOQUER LA SITUATION"

Pour "débloquer la situation" face à un Marc Machin "buté" Denis Collas et Olivier Chazette, capitaine de police, avaient fait appel à Jean-Claude Mules, chef procédurier et analyste criminel.

Jean-Claude Mules, racontent les deux hommes, a eu l'intuition de demander à Marc Machin s'il avait été violé dans son enfance, ce qui aurait permis de "libérer la parole" de ce dernier.

Après la discussion "informelle" avec Jean-Claude Mules, Marc Machin a déclaré sur procès-verbal s'être réveillé près du corps de la victime avec un couteau et du sang sur les mains.

"Le fait d'être buté voulait peut-être dire qu'il était étranger à cette affaire", a dit Philippe Courroye qui a souligné l'absence de procès-verbal faisant état de l'intervention "informelle" de Jean-Claude Mules.

De telles méthodes policières sont fréquemment critiquées. "On n'actait pas tout ce qu'on faisait au millimètre", admet Denis Collas. Prié de dire s'il pensait toujours Marc Machin coupable, il a répondu "non", d'une voix quasi inaudible.

A la barre, Jean-Claude Mules n'est pas allé si loin et a protesté. "On peut se demander si on fait la procès de la police ou celui de David Sagno", a-t-il dit. "Je pense que j'ai fait mon travail dans l'honnêteté, dans la probité, j'étais animé par un sens aigu de la vérité".

A la barre, Marc Machin a fait état de pressions et de "chantage". Condamné à 18 ans de prison, il a passé sept ans en prison avant d'être libéré en 2008, mais il est aujourd'hui réincarcéré pour d'autres agressions sexuelles commises après sa sortie de prison.

"Leur objectif, c'était d'obtenir des aveux. Ils avaient des résultats à transmettre à leur hiérarchie", a-t-il dit.

S'il a pu décrire les vêtements de la victime sur le procès-verbal policier de 2001, élément considéré alors comme décisif, c'est selon lui le résultat d'une manoeuvre.

"Un officier avait une chemise avec les photos (du corps de la victime) qui sont tombées par terre (..) Ca m'a beaucoup marqué", dit-il avant de fondre en larmes.

Son procès en révision pour l'affaire du pont de Neuilly doit se tenir à Paris en fin d'année. S'il était acquitté, ce serait la huitième révision d'une condamnation criminelle définitive dans l'histoire du pays.

David Sagno, un sans-abri de 37 ans a mis au jour cette erreur judiciaire en se présentant à la police le 4 mars 2008 pour s'accuser des meurtres de Marie-Agnès Bedot et de Marie-Judite Araujo en mai 2002 sous le même pont de Neuilly.

Son ADN a été retrouvé sur un ongle de Marie-Agnès Bedot. Le verdict est attendu en fin de semaine.

Avec Thierry Lévêque, édité par Patrick Vignal

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