Une émeraude historique à Paris

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Présentée pour la première fois par Cartier lors de l'exposition des Arts décoratifs de 1925, cette pierre colombienne de 141,13 carats réapparaît aujourd'hui sur la scène parisienne

En septembre dernier, lorsque Bérénice, du nom de la parure sur laquelle elle fut montée en 1925 par le joaillier français Cartier, a été présentée au responsable des collections d'un grand musée parisien, il faillit... défaillir: 141,13 carats d'un vert si intense qu'il flirterait presque avec une certaine fluorescence, un «jardin» gravé de fleurs de lotus, de coquelicots, de chrysanthèmes, de feuilles d'acanthe. Et surtout un passé qui, des conquistadors en Amérique latine à la cour des empereurs moghols du continent indien, raconte sur quelques centimètres carrés un pan de l'histoire qui unit l'Ancien et le Nouveau Monde.

Entre 1537 et 1567, les Espagnols découvrent les mines de Chivor, de Muzo et de Coscuez, en Colombie, et mettent en place un monopole dans l'extraction de ces pierres. Acheminées par les Espagnols jusqu'à Séville, capitale du commerce avec les Amériques, ces précieuses gemmes sont rachetées par les Portugais pour être exportées, depuis Lisbonne, jusqu'à leur comptoir de Goa, en Inde. «Goa était une plate-forme pour le négoce de pierres revendues aux souverains moghols, affirme Pierre Rainero, directeur du patrimoine de Cartier. De là, les émeraudes étaient envoyées au Rajasthan, où elles étaient gravées dans les ateliers royaux à Jaipur.» Extraite au XVIe siècle des mines colombiennes, Bérénice est du voyage. Probablement gravé au XVIIe siècle, son motif naturaliste raconte à la fois la découverte de la flore du Cachemire par les Moghols et l'influence occidentale des jésuites, grâce à la présence de motifs de feuilles d'acanthe. Peut-être a-t-elle appartenu à l'empereur Chah Djahan, grand amateur de ces pierres vertes que l'on parait de vertus thérapeutiques: antipoison, elles aveuglaient aussi les serpents... Puis, sa trace se perd. Au XXe siècle, période durant laquelle les princes des Indes modernes se tournent vers les joailliers parisiens pour faire remonter leurs pierres, la belle revient. Cartier la présente à l'exposition des Arts décoratifs de 1925 dans une parure d'épaule spectaculaire. En 1927, elle est achetée et disparaît du marché pendant quatre-vingt-deux ans, pour resurgir l'an dernier à New York, chez Christie's, où elle est vendue aux enchères pour 794.500 dollars, un peu en dessous de son estimation initiale (800.000/1.200.000 dollars). In fine, Bérénice revient aujourd'hui à Paris, où Cartier lui a dessiné cinq nouvelles tenues contemporaines (collier, manchette, etc.). Un choix cornélien pour les amateurs. Et un prix désormais «inestimable».

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