Un manoir normand sauvé de la ruine

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Pendant près de quinze ans, Frédéric Toussaint a consacré toute son énergie à la restauration d'un splendide ensemble médiéval, hier à l'abandon. Le Grand Trophée de la plus belle restauration, vient de lui être décerné. Visite guidée.

Dans l'histoire du manoir du Catel, il y aura un avant et un après Frédéric Toussaint. Avant, c'est-à-dire il y a un peu plus de treize ans, l'imposante maison forte érigée en 1270 par les abbés de Fécamp, plus ancienne demeure seigneuriale de Haute-Normandie, n'était plus qu'une ferme à l'abandon, vieille dame courbée sous le poids des siècles, condamnée à sombrer un jour ou l'autre, pierre par pierre, dans les brumes de l'oubli. La mérule avait entamé sournoisement son sinistre travail dans les méandres de la charpente. Une maison d'habitation bâtie vers 1890 défigurait, telle une affreuse verrue, la façade d'origine que l'on devinait à peine derrière un amoncellement de hangars ouverts aux quatre vents. L'une des tours voulues par Richard de Treigots, dixième abbé de Fécamp, pour manifester sa puissance et sa proximité avec le roi Saint Louis, menaçait de s'effondrer tandis que de l'autre, au nord-ouest, il ne restait que les fondations, dissimulées par les herbes hautes. La pluie, à chaque orage, transformait en un immense champ de boue le vallon qui sert aujourd'hui d'écrin au Catel, quand l'eau ne s'engouffrait pas dans la cour intérieure du château, voire dans les salles du rez-de-chaussée!

«Plus je regarde ce manoir et plus je l'aime»
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C'est précisément un jour de pluie que Frédéric Toussaint a découvert le Catel. L'affaire était mal engagée. N'importe quel acheteur serait parti en courant! Pas lui. A 39 ans, ce passionné de vieilles pierres s'était mis en tête, une fois cédée son entreprise de communication parisienne, d'acquérir un château féodal en Normandie. Un rêve d'enfant comme cet auteur de contes médiévaux (il les écrit aujourd'hui à la bougie, dans l'une des immenses pièces de sa demeure!) aime en nourrir depuis toujours. «Je me souviens avoir demandé à mon grand-père, alors que je n'avais pas 10 ans, de me donner un hectare de sa ferme!», raconte-t-il. «Pourquoi faire?» s'étonna le vieil homme. «Pour y planter des buis, les tailler, les faire grandir et ne pas avoir à en acheter plus tard quand j'aurai mon château», lui répondit Frédéric Toussaint.

Les topiaires n'ont pas encore fait leur apparition au Catel (cela ne saurait tarder, sans doute!), mais pour le reste, son propriétaire peut être fier du travail accompli. Assis sur les marches du théâtre de verdure qu'il a fait terrasser récemment, Frédéric Toussaint contemple non sans fierté son manoir, caressé par le soleil d'automne: «Plus je le regarde et plus je l'aime», confie-t-il. La façade, au terme d'un programme de restauration remarquable, a retrouvé toute sa pureté initiale. De part et d'autre de la majestueuse porte fortifiée tout droit sortie de l'épopée du Graal («A elle seule, elle incarne tous mes désirs de pureté, de beauté, d'intemporalité», lance Frédéric Toussaint), se dressent fièrement deux tours en parfaite symétrie, qui n'ont plus à rougir de leur état. La toiture du manoir a été refaite à neuf et la mérule totalement éradiquée à grands renforts de feu, d'acides et de fongicides projetés par des hommes en scaphandres. D'importants travaux de drainage ont été entrepris pour mettre l'ensemble à sec tandis que les douves ont été redessinées. Quant à la maison de briques du XIXe, elle a tout simplement disparu. «Je l'ai fait raser à coups de pelleteuse, le 25 août 2000, jour de mes 40 ans!» raconte Frédéric Toussaint. La renaissance du Catel a trouvé son symbole. On l'a traité de fou, mais, à force de courage, bravant les obstacles qui rendent ce genre de pari héroïque aujourd'hui, il y est arrivé! «Je me vois davantage comme un rebelle que comme un fou, se justifie-t-il. Un révolté qui refuse les atteintes à l'histoire, aux vieilles pierres, aux paysages, à la beauté.»


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L'aventure a eu son prix, naturellement. Depuis 2000, pas moins de 1,36 million d'euros ont été engloutis dans la restauration des charpentes et façades (93.000 euros), de la toiture (154.000 euros), de la porte fortifiée et de la tour sud-ouest (152.000 euros), des murs d'enceinte (161.000 euros), des fenêtres du premier étage (151.000 euros)... Inscrit à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1944, le manoir du Catel a été classé monument historique en 2010, à l'époque où Frédéric Mitterrand occupait le fauteuil de ministre de la Culture. Une protection qui impose à son propriétaire de faire appel à des artisans hautement qualifiés, généralement 30% plus chers que les autres, hélas! Mais grâce à ce «MH» salutaire accolé au nom du Catel, Frédéric Toussaint a pu bénéficier de financements publics (direction régionale des affaires culturelles et conseil général), à hauteur de 620.000 euros. A l'effort consenti par le propriétaire d'un monument historique répond en effet l'appui des pouvoirs publics, ainsi que la possibilité de déduire une partie des frais de ses revenus imposables. «Nous disposons en France de l'un des systèmes les plus intelligents au monde en matière de protection du patrimoine, juge Frédéric Toussaint. En aucun cas il ne s'agit d'une niche fiscale. C'est un système très vertueux sans lequel les propriétaires privés ne pourraient sauver de telles demeures. Car croyez-moi, on finit par compter ses sous! Voilà dix ans que je ne suis pas parti en vacances. Je sais que si j'économise 1000 euros, l'Etat mettra 1000 euros sur la table. Or avec 2000 euros, je refais une porte!»

Une cheminée du Moyen Age dissimulée derrière une cloison
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Mais que de joies, tout de même, dans cette belle entreprise! Frédéric Toussaint se souvient avec émotion du jour où il découvrit, derrière la petite cheminée XVIIIe de la salle à manger, une splendide cheminée médiévale dissimulée derrière une cloison de bois! Quel plaisir aussi, en ramassant au hasard d'une promenade quelques pierres ensevelies sous la terre, de s'apercevoir que celles-ci étaient ornementées de magnifiques feuilles de chêne sculptées. Une référence au fameux chêne de Vincennes sous lequel Saint Louis rendait justice? Sans doute ces pierres proviennent-elles d'une porte monumentale qui donnait accès à un autre corps de bâtiments - aujourd'hui disparu - dans lequel les abbés de Fécamp logeaient quand ils venaient au manoir du Catel, ce qu'ils ont fait pendant plusieurs siècles après que Saint Louis eut confié le pouvoir de haute justice à Richard de Treigots, en témoignage d'une amitié profonde. Les prisonniers attendaient de connaître leur sort dans les pièces immenses et glacées du manoir. Et pour tromper l'ennui et l'angoisse du lendemain, ils y ont laissé des graffitis par centaines sur les murs, gravés dans le mortier ou le plâtre des enduits. Une collection unique! Les plus anciens datent du début du XVIe siècle. Certains représentent des scènes de pendaison, d'autres des animaux, des bateaux, des calvaires, des églises du nord de l'Europe que ces marins avaient aperçues à l'occasion de leurs voyages. Plus insolite encore: cet Indien à la tête emplumée datant du XVIe siècle. On raconte que les représentants d'une tribu ramenée d'Amérique ont été exposés quelques jours, tels des curiosités, sur le port de Rouen. Sans doute l'auteur de ce dessin avait-il eu l'occasion de les observer...

Mettre en valeur ce patrimoine, unique en son genre, faire découvrir le manoir du Catel au public, y organiser des événements, des conférences, des concerts... Frédéric Toussaint ne manque pas d'idées pour animer ce lieu chargé d'histoire et partager sa passion avec d'autres. Les travaux continueront, comme la remise en eau des douves, la restauration du pont-levis (la dalle de pierre est toujours en place, enfouie sous terre) ou encore la création d'un jardin médiéval. Les rêves sont toujours là et Frédéric Toussaint n'a qu'une envie: écrire sans relâche le conte dont il est devenu le héros.

Ouvert au grand public en juillet-août, et toute l'année, sur rendez-vous, pour les groupes et les scolaires (www.manoirducatel.com ; 06.10.21.33.14).

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  • troteldo le dimanche 3 nov 2013 à 19:44

    Il y a peut-être de la place pour loger LEONARDA et sa famille au Catel ? Elle ira de temps en temps au lycée d'Yvetôt pour y poursuivre sa brillante scolarité.

  • pierry5 le dimanche 3 nov 2013 à 11:18

    .... d'assistanat......et non d'assistant

  • pierry5 le dimanche 3 nov 2013 à 11:17

    Mais à force d'assistant, de dispersion de capitaux, de taxation de fortunes etc etc tout tombe en ruine en France, Espagne, Italie, Grèce.... Des millénaires de trésors qui se détruisent tous les jours. Heureusement qu'il y a encore quelques courageux ayant un peu d'argent pour sauver certaines œuvres.

  • troteldo le samedi 2 nov 2013 à 22:12

    J'avais remarqué ce monument et surtout sa porte fortifiée il y a bien 30 ans près d'Yvetôt en Seine -Maritime, à ECRETTEVILLE-LES-BAONS. Je n'avais pas réalisé qu'il était en mauvais état. Bravo à M. Toussaint son sauveur. http://www.manoirducatel.com/Hameau du Champ d'Oisel 244 rue du Manoir du Catel76190 ECRETTEVILLE-LES-BAONS