Trois ans après, un bilan de crise alarmant

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Tout a commencé à l'été 2007, quand les banques ont cessé net de se prêter entre elles. Aujourd'hui, le constat est sinistre pour les Français.

Et si la crise n'avait pas eu lieu? Question vaine, autant se demander ce que serait la France si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, en 1815. Et pourtant la réponse s'avère bien moins fantaisiste que le nombre de participants à la manifestation du 23 septembre sur les retraites, du simple au triple selon la police et les syndicats.

Rappelons l'histoire. Le coup de tonnerre éclate le 9 août 2007. Les banques sont prises de panique devant l'ampleur de la crise immobilière américaine et les mauvaises créances qui plombent leurs bilans. Elles refusent du jour au lendemain de se prêter. Une simple crise de liquidités, pense-t-on. En France, François Fillon dénonce le legs de ses prédécesseurs: «Je suis à la tête d'un État en situation de faillite», lance le premier ministre, le 22 septembre à Ajaccio. La semaine suivante son gouvernement présente le projet de loi de finances 2008, premier du quinquennat, avec une hypothèse de croissance de 2,25 % et un déficit public de 2,3% du PIB (Produit intérieur brut).

Jean-Pierre Robin analyse les conséquences de la crise, trois ans.
Jean-Pierre Robin analyse les conséquences de la crise, trois ans. Crédits photo : Le Figaro

Rétrospectivement, ces chiffres campent une sorte de paradis, le monde «d'avant la chute de Lehman». C'est la faillite de la banque d'affaires américaine (septembre 2008) qui a transformé la crise bancaire en tragédie générale. Trois ans après, le spectre de la «grande dépression des années 1930» a certes été conjuré, mais les dégâts sont gigantesques. Croissance, emploi, finances publiques et patrimoines privés: l'économie a changé d'orbite.

Malgré la reprise, qui remonte à l'été 2009, le moteur tourne au ralenti. Selon l'Insee, la production a atteint 405,57 milliards d'euros au deuxième trimestre 2010, 2,1% de moins que son record historique du premier trimestre 2008. La perte liée à la crise est en fait plus importante. Il faut regarder la «croissance potentielle», la production que le pays est en mesure d'atteindre compte tenu de ses forces humaines et matérielles. Elle était de l'ordre de 1,7% l'an «avant Lehman». Par rapport à cette trajectoire, le niveau actuel d'activité est inférieur d'environ 5%, selon les calculs de Karine Berger, l'économiste du groupe d'assurance-crédit Euler Hermes. Tel est le véritable prix de «la grande récession», comme on l'appelle aux États-Unis. En termes absolus, la perte est de 95 milliards d'euros, 5% du PIB annuel de la France. Soit encore un manque à gagner de 1.407 euros par Français.

Le tribut est plus douloureux, par essence, sur le front de l'emploi. Le président Ronald Reagan, en 1980, lors de sa campagne électorale l'avait fort bien dit: «Une récession, c'est quand votre voisin a perdu son emploi; la dépression, c'est quand vous perdez le vôtre.» En France, Pôle emploi nous dit que le nombre de demandeurs «sans aucune activité» est passé de 1,985 million en mars 2008 à 2,692 millions en août dernier.

Cette augmentation de 707.000 est décevante comparée à l'Allemagne et même à l'Italie, fait observer le Fonds monétaire international, dans son étude annuelle sur la France. Outre-Rhin, le chômage a paradoxalement reculé en dépit d'une récession deux fois plus sévère que la nôtre. Le FMI explique cette divergence par les suppressions d'emplois plus nombreuses dans la banque et la construction côté français. Il met aussi en avant les succès des programmes de Kurzarbeit outre-Rhin. Ce système de «travail à temps réduit» permet de maintenir les salariés dans l'entreprise, ce que l'on nomme assez sottement dans notre langage administratif «le chômage à temps partiel».

Particularisme français

Troisième pénalité, la dégradation des déficits publics. Elle a été particulièrement forte, passant de 2,7% du PIB en 2007 à 7,5% en 2009 et autant en 2010. La Cour des comptes a mis en doute «l'efficacité» du plan de relance. Son coût aurait représenté l'équivalent de 1,4 point du PIB pour l'État et son impact positif sur la croissance n'aurait été que de 0,5%. La réalité est plus banale. La France se distingue par l'importance de ses dépenses publiques (56% de son PIB); elles augmentent d'autant plus que l'économie va mal (les indemnités chômage entre autres). Au contraire, les rentrées fiscales sont très vulnérables à la récession. Le secteur public a fonctionné comme un «bouclier» nous permettant de mieux résister, mais cela a un prix.

On retrouve un certain particularisme français en matière de patrimoines privés, immobiliers et financiers. Selon le Bipe, ils ont baissé de 3% (en valeur nominale) en 2008, pour se stabiliser en 2009 et croître à nouveau en 2010. «Un choc relativement modeste, même si en 2008 les Français ont accusé une chute de 300 milliards d'euros de leurs patrimoines financiers, soit près de 10%», reconnaît le professeur André Babeau, conseiller scientifique du Bipe. Il avance deux explications. Le système de retraite par répartition fait que les Français (et les Allemands) ont des avoirs financiers représentant à peine deux fois leurs revenus annuels (quatre années pour les Anglo-Saxons). Par ailleurs, le repli des prix de l'immobilier a été comparativement bien circonscrit.

Reste que «les statistiques, comme le Bikini, montrent tout, mais cachent l'essentiel», selon une formule un peu datée. L'essentiel est dans les têtes. Outre-Atlantique, 82% des Américains répondant à un sondage Gallup réalisé entre le 27 et le 30 août pensent que les États-Unis sont toujours en récession, contrairement à ce que disent les chiffres. Français, encore un effort si vous voulez être républicains !

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