Syrie-Engagé militairement, Poutine avance ses pions

le , mis à jour à 20:52
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(Actualisé, précisions, réactions) par Andrew Osborn MOSCOU, 21 octobre (Reuters) - Trois semaines après l'engagement militaire de la Russie en Syrie, le président Vladimir Poutine a reçu à Moscou Bachar al Assad, une occasion de souligner le rôle que pourrait jouer Moscou dans un règlement politique du conflit syrien. Le président Assad s'est rendu mardi en Russie afin de remercier personnellement Vladimir Poutine pour son soutien militaire, une visite surprise tenue secrète jusqu'à mercredi matin et que la presse russe salue comme un coup de maître diplomatique. C'était la première visite officielle d'Assad à l'étranger depuis le début du conflit en 2011. Les détails de l'entretien ne peuvent "évidemment" pas être révélés, a déclaré mercredi soir à Reuters le porte-parole du Kremlin, qui a refusé de dire si l'avenir politique d'Assad avait été abordé. Selon une transcription des discussions diffusée par Moscou, le président russe a dit à son homologue syrien qu'il espérait que les progrès de l'armée gouvernementale sur le terrain, grâce notamment à l'appui aérien russe, seraient suivis de nouvelles initiatives en vue de trouver une solution politique à la crise. La Russie veut convaincre les Occidentaux que son engagement militaire se double parallèlement d'une poursuite de ses efforts diplomatiques pour tenter de mettre fin à quatre ans et demi de guerre. Mercredi, le président Poutine s'est entretenu au téléphone avec plusieurs dirigeants de la région -- le roi d'Arabie saoudite, celui de Jordanie, les présidents égyptien et turc, pour les informer de la teneur de son entrevue avec Assad. "ÉNORME GRATITUDE" Lors de la rencontre de mardi, le président Assad "voulait avant tout exprimer son énorme gratitude aux autorités de la Fédération de Russie pour l'aide qu'elles apportent à la Syrie", a-t-on précisé à Moscou. "Sans vos actions et vos décisions, le terrorisme qui s'étend dans la région aurait submergé un territoire encore plus vaste", a-t-il dit à Vladimir Poutine. La Russie veut qu'Assad soit partie prenante à toute solution politique en Syrie, tout au moins dans un premier temps. La télévision publique russe a ouvert mercredi ses journaux sur la rencontre de la veille, montrant Assad, costume bleu foncé, en conversation avec Poutine, avec à leurs côtés les ministres russes des Affaires étrangères et de la Défense. Selon le quotidien Kommersant, les entretiens entre les deux délégations ont duré plus de trois heures. La présidence syrienne, sur son compte Twitter, précise que les deux présidents ont eu trois entretiens, l'un à huis clos et les deux autres avec les deux ministres russes. La Russie justifie son intervention en Syrie par la nécessité de freiner l'expansion des djihadistes de l'Etat islamique (EI) et des autres groupes "terroristes". Elle a dépêché dans la province de Lattaquié, dans l'ouest de la Syrie, une cinquantaine d'avions de combat et d'hélicoptères, dont la protection au sol est assurée par des fusiliers-marins russes. Des conseillers et des instructeurs coopèrent également avec l'armée syrienne. Le Kremlin a annoncé que son aviation avait effectué plus de 700 sorties contre quelque 690 objectifs depuis le 30 septembre. "COMBATTRE LE TERRORISME" Bachar al Assad, qui semblait détendu lors de son passage à Moscou, a loué l'approche politique de la Russie à l'égard du conflit syrien, qui a permis selon lui d'éviter "un scénario encore plus tragique". Le président syrien a ajouté que tout règlement de la crise ne pourrait être finalement que politique. "Le terrorisme est un véritable obstacle à une solution politique", a-t-il dit. "Et, bien sûr, le peuple syrien dans son ensemble, et pas seulement le gouvernement, veut décider par lui-même quel sera l'avenir du pays." Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense, a précisé que l'appui aérien russe avait aidé les forces syriennes à repasser à l'offensive. Cet appui, a-t-il promis, va se poursuivre. Vladimir Poutine a souligné la menace que représentait pour la Russie la présence en Syrie de djihadistes originaires de l'ancienne URSS. "Il y a malheureusement en territoire syrien, au minimum, environ 4.000 personnes qui viennent de l'ancienne Union soviétique et qui luttent les armes à la main contre le gouvernement (syrien)", a-t-il dit. "Il va sans dire que nous ne pouvons tolérer que ces gens-là reviennent sur le territoire russe, après avoir acquis l'expérience du champ de bataille et avoir reçu une formation idéologique." "SOLUTION POLITIQUE" "Les progrès militaires de l'armée syrienne sur le terrain doivent permettre de poser les bases d'une solution politique à long terme, impliquant toutes les forces politiques, ethniques et religieuses" de Syrie, a estimé le président russe. "Nous sommes prêts à contribuer à la recherche (d'une solution politique), pas seulement en luttant militairement contre le terrorisme mais en menant aussi un processus politique". La Maison blanche a jugé mercredi que dérouler le tapis rouge pour recevoir Assad à Moscou cadrait mal avec la volonté affichée par la Russie de rechercher une transition politique en Syrie. A Paris, le président François Hollande a dit vouloir "croire" que le président Poutine avait convaincu Assad d'engager une transition politique et de quitter le pouvoir. "Je veux croire que le président Poutine a convaincu Bachar al Assad d'engager au plus tôt la transition politique et de quitter la place le plus rapidement possible. J'imagine que ça pourrait être d'ailleurs le sens de cette rencontre", a-t-il dit lors d'une conférence de presse à l'Elysée. Au yeux de François Hollande, l'intervention militaire russe en Syrie "n'a de sens que si elle lutte contre Daech et permette d'avoir une transition politique". "Si elle n'avait comme objectif que de sauvegarder Bachar al Assad, il ne pourrait pas y avoir règlement de la question syrienne", a-t-il ajouté. A Berlin, le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a demandé aux Russes de mettre fin à leurs frappes aériennes en Syrie. "Si la Russie veut vraiment contribuer à ramener la stabilité dans ce pays, alors il ne faut pas pousser encore des milliers de gens à fuir les offensives militaires", a-t-il dit. Monzer Kabak, un membre de la Coalition nationale syrienne (CNS), l'opposition en exil appuyée par les Occidentaux, a dénoncé "l'attitude coloniale" de la Russie en Syrie. Les Russes, a-t-il affirmé, "veulent avant tout faire croire que toute solution politique en Syrie passe par Moscou". Assad s'est apparemment rendu à Moscou à bord d'un avion de transport militaire russe IL-76MD, qui a atterri à l'aéroport militaire de Tchkalovski, près de Moscou. Pour le retour, c'est probablement un avion IL-62M de la présidence russe qui a ramené le raïs à Lattaquié, selon les données consultables des mouvements aériens. (Avec Maria Tsvetkova, Ekaterina Golubkova et Jack Stubbs à Moscou, Sabine Siebold à Berlin, Dasha Afanasieva en Turquie et Yves Clarisse à Paris; Nicolas Delame et Guy Kerivel pour le service français)

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