Sortie de crise : la refondation est lancée

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Éric Venet, directeur de la gestion chez montbleu finance, nous fait part de son analyse des marchés.

 

La crise financière de 2007 qui s’est muée en la plus grande crise économique de l’après-guerre aura été le paroxysme d’un paradigme économique ultra-libéral, mais dépourvu de mécanisme économico-financier de régulation. Après une intervention massive, les décideurs économiques, politiques et financiers n’ont eu d’autre choix que de changer ce paradigme, sous la pression de la finance, du politique et de la société.

Certes, au sortir de cette crise, les marchés financiers retrouvent leurs sommets mais ils le doivent plus aux banques centrales qu’aux indicateurs macro-économiques. En effet, entre-temps, l’économie mondiale se transforme.

La nécessité d’un rééquilibrage mondial

Au pire moment de la crise, nous avions pu espérer qu’une certaine gouvernance mondiale se mette en place, chaque zone économique étant consciente de son interdépendance et donc de sa fragilité vis-à-vis de l’extérieur. Mais finalement, chacun a préféré, par facilité, régler ses problèmes internes, tout en évitant le protectionnisme.

Depuis le début de la crise, la mondialisation est stoppée. Alors que, depuis l’après-guerre, le commerce international connaissait un taux de croissance équivalent au double de celui de la croissance mondiale, et ce, avec une régularité de métronome, il s’aligne sur la croissance mondiale. L’ouverture des économies est désormais stabilisée. Certes, cette évolution n’a rien d’exceptionnelle, les pays fortement excédentaires comme le Japon ou la Chine ne pouvaient continuer de vendre indéfiniment à l’Europe et aux États-Unis, pays déficitaires, sans continuer d’alourdir leur endettement.

Si les États-Unis ont pu laisser filer leur déficit, c’est qu’ils possèdent un atout redoutable : celui de contrôler et de créer la monnaie internationale de référence, le dollar. Il suffisait jusqu’alors de financer ce déficit par de la création monétaire (droit de seigneuriage). Ils ont, en effet, su faire marcher la planche à billets avec une politique monétaire agressive. Ce pouvoir de financer indéfiniment son déficit commercial par de l’émission monétaire est à présent altéré. En effet, la Chine a depuis pris conscience de sa dépendance face au dollar et cherche désormais à s’en désensibiliser. Pour les mêmes raisons, elle tente d’imposer sa devise au niveau mondial en commençant par ses partenaires commerciaux asiatiques. Si elle est loin d’être convertible, la devise chinoise commence à circuler un peu plus librement et passe désormais à la 9e place sur le marché des changes. Quant à l’Europe, elle est engagée dans un programme d’austérité visant à desserrer l’étau de sa dette publique devenue moins acceptable pour les marchés, eu égard aux imperfections de la construction de l’Union monétaire de la zone euro. Une demande interne comprimée s’est naturellement traduite par un ralentissement des importations.

Ce rééquilibrage structurel du commerce mondial sera long mais il est en marche, et ce, au-delà des simples aspects conjoncturels. Certes, les États-Unis sont toujours en déficit et la Chine en excédent mais la dynamique de rééquilibrage est enclenchée comme se l’étaient promis les chefs d’État et de gouvernement du G20. Seule l’Allemagne ne cesse d’améliorer ses performances au grand dam de ses partenaires américains et européens. Au-delà de la nécessité d’un rééquilibrage des balances des paiements courants, c’est la qualité-même des échanges qu’il faut réexaminer. Nous sortons d’un schéma de commerce asymétrique dans lequel la mondialisation, accélérateur de la désindustrialisation dans les pays du Nord, profitait de coûts de production extrêmement faibles. Si aujourd’hui les productions des multinationales sont fragmentées à travers le monde, ce qui importe est la valeur ajoutée intégrée par chacun des pays du processus de production. À l’instar de l’OMC, les pays du Nord doivent donc raisonner en termes de valeur ajoutée. L’important est d’intégrer le maximum de valeur ajoutée au produit fini et donc de préserver la liberté d’importer. Si l’Allemagne fait venir, à moindre coût, de l’étranger de nombreux composants pour son industrie automobile, ceux-ci sont assemblés sur son territoire, conservant ainsi la fiabilité et la qualité de ses produits finis. Cela nécessite de lutter contre l’atrophie du système industriel, or tous les pays du Nord ont perdu des emplois industriels, y compris ceux en excédent comme l’Allemagne. Cette tendance de long terme est portée par un double mouvement : un gain continu de compétitivité, d’une part, et la baisse de la consommation des produits industriels, d’autre part. Il est donc impératif de poursuivre au sein de l’OMC le dialogue sur la libéralisation des services mais, également, de relancer le processus de réindustrialisation et de l’encourager en soutenant l’innovation.

Ce rééquilibrage nécessaire du commerce mondial implique également que chaque zone rééquilibre son propre modèle économique.

La nécessité d’un rééquilibrage interne

La crise ayant exacerbé des déséquilibres laissés en suspens pendant des années, les différentes zones économiques en sortent transformées.

? La mutation du modèle économique chinois est sans conteste la plus importante. Déjà, un recentrage vers la consommation intérieure au détriment de l’investissement productif avait transformé le modèle de croissance faisant passer le taux de croissance de 10% et 7%. En novembre, le dernier plénum du parti communiste a fait souffler un vent de réformes. Celles-ci visent à remettre le marché au centre du jeu en exerçant, notamment, une plus forte pression sur les entreprises publiques qui devront verser des dividendes, laisser leurs parts de marché décroître au profit de la concurrence. En effet, la croissance par l’investissement public est à bout de souffle. L’endettement de l’économie publique et privée est estimé à 200% du PIB contre 120% il y a cinq ans. Pour augmenter la croissance grâce aux entreprises privées, les prix de la plupart des ressources devraient alors tendre vers des prix de marché. Une réforme fiscale visera à généraliser la TVA et créer une taxe foncière. La possibilité de posséder des terres permettra aux paysans de vivre de manière moins précaire, la politique de l’enfant unique étant également assouplie. Un système anti-corruption sera mis en place. Enfin, une libéralisation financière visant la convertibilité, la dérégulation des taux d’intérêt et la lutte contre le "shadow banking", s’avère plus que nécessaire. Ces réformes prendront du temps (les autorités se donnent jusqu’à 2020) mais elles constituent une opportunité d’investissement pour les entreprises étrangères, tout en diminuant le risque de spoliation. De son côté, la stabilisation de l’économie permettra un recul du fort taux d’épargne chinois, qui sera susceptible de stimuler la croissance de la consommation.

? Le Japon, second acteur de ce pôle asiatique, voit aussi son modèle économique se transformer après quinze années de déflation. Le pays a décidé de frapper un grand coup. Par une politique hyper-accommandante, un accroissement des dépenses publiques et des réformes structurelles, les trois flèches de l’"Abenomics", tirées fin 2012, commencent à porter leurs fruits. Certes, l’objectif d’une inflation à 2% semble loin de portée puisqu’elle devrait atteindre 0,6% cette année. Si les prix sont gonflés par les importations suite à la dépréciation du yen, les salaires ne suivent toujours pas. Il faudra pourtant que les entreprises acceptent de les augmenter pour que la spirale inflationniste s’enclenche. La hausse de la TVA de 3 points en avril 2014 ne sera absorbée par les consommateurs qu’à cette condition, d’autant que la consommation qui compose 50% du PIB a du mal à démarrer. La santé retrouvée du Nikkei qui se rapproche de ses niveaux de décembre 2007 devrait permettre au consommateur nippon de renouer avec la confiance. Signe des temps, le gigantesque fonds de réserve japonais des régimes publics de retraites (900 Mds€) laisse désormais entendre qu’il va contenir ses achats de dette publique pour investir plus massivement sur le marché actions du pays.

? De l’autre côté du Pacifique, le "miracle brésilien" réclame un second souffle. En cinq ans, le Brésil, unanimement salué par toutes les instances économiques internationales, a subi de plein fouet la fin du super-cycle des matières premières. Cette ère d’abondance alimentée par la fringale chinoise est révolue. Après la crise financière mondiale, le président Lula avait pratiqué une relance audacieuse. Le salaire minimum a bénéficié de coups de pouce successifs, ce qui, avec le programme d’allocations familiales (Bolsa Família) a injecté du pouvoir d’achat dans les nouvelles classes moyennes. Certes, le taux de chômage est à moins de 6%, soit quasiment le plein emploi, mais les finances publiques sont gravement détériorées et au déficit budgétaire de 3% s’ajoute une dette qui représente désormais 68% du PIB. Le déficit de la balance courante atteint les 3,6% du PIB, malgré les flux encore robustes des investissements directs en provenance de l’étranger. Le Brésil a donc plus que jamais besoin d’attirer les flux de capitaux au moment même où les États-Unis envisagent de réduire leurs liquidités et où la remontée des taux courts, visant à lutter contre une inflation à 6%, pénalise un peu plus la croissance qui s’est réduit comme peau de chagrin à 2%.

? Quant aux États-Unis, ils ont réussi à s’extirper de la crise grâce à une politique économique agressive. Par leur politique monétaire non conventionnelle de rachats de titres et de création massive de liquidités, ils ont maintenu des taux d’intérêt très bas et poussé les marchés financiers vers de nouveaux sommets. L’effet de richesse qui s’en est suivi s’est accompagné d’une reprise de la consommation et de l’investissement. Aujourd’hui, du côté de la demande, la consommation des ménages reste contrainte, l’effet de richesse s’étiole et le mouvement de renégociation des prêts hypothécaires touche à sa fin. L’immobilier donne des signes de fatigue, le salaire horaire reste peu dynamique et les créations d’emplois sont trop faibles pour permettre une croissance du pouvoir d’achat. Les ménages échaudés n’ont plus recours au crédit à la consommation. Du côté de l’offre, après un processus de réindustrialisation amorcé par le président Obama, l’investissement demeure modéré, victime d’un "manque de visibilité". La productivité stagne car les ajustements budgétaires visant à réduire la dette continuent de peser plus sur la visibilité que sur la demande interne. Mais le plus grand défi des États-Unis est de normaliser sa politique monétaire afin d’offrir une plus grande transparence à sa croissance et de réussir son pari d’un retour au plein emploi, tout en enclenchant le mouvement de résorption de sa dette.

Reste l’Union européenne. Après avoir échappé aux menaces d’éclatement, elle s’est dotée d’outils pour renforcer son union économique et monétaire. Cependant, nous sommes encore loin d’une politique active nous permettant de sortir de cette crise. Le moteur franco-allemand est en débrayage : l’Allemagne par crainte d’assumer son rôle de leader dans un moment historique pour l’Europe ; la France incapable de soutenir politiquement les changements économiques dont elle a réellement besoin. Et ce ne sera pas avec les élections européennes de mai 2014 que l’on risque de sortir par le haut.

Éric Venet

montbleu finance est une société de gestion de portefeuille indépendante, agréée en octobre 2007 par l’Autorité des Marchés Financiers.

montbleu finance offre une gamme complémentaire de Fonds Communs de Placement. Investis en France, en Europe et à l’international, les fonds répondent à la diversité des profils de risque existants.

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  • guerber3 le vendredi 6 déc 2013 à 11:04

    C'est l'apologie des faussaires, on reste vraiment dans la fange financière!