"Se battre": gros plan sur la face "noire et muette" de la société française

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"Se battre" All Rights Reserved
"Se battre" All Rights Reserved

(AFP) - Seule au bord de la rivière, elle donne du pain aux cygnes et aux canards: "je suis exclue de tout, de tout", dit une femme dans le documentaire "Se battre".

"Je ne fais plus partie du monde qui bouge, des gens qui partent tôt le matin, des gens qui choisissent ce qu'ils veulent manger, acheter".

On ne sait rien d'elle, ni son nom, ni son histoire, si ce n'est que cette femme entre deux âges habite Givors, ancienne ville ouvrière près de Lyon, frappée par la désindustrialisation. Et qu'elle fait partie de ces "millions de Français pour qui la vie se joue chaque mois à 50 euros près". "La face noire et muette de notre société" à laquelle Jean-Pierre Duret et Andréa Santana ont donné la parole dans "Se battre", un film qui sort le 5 mars sur les écrans, juste avant les municipales.

"Je ne peux plus lire. J'allais à la bibliothèque, mais ma vue a changé énormément, je ne peux pas me payer une autre paire de lunettes", raconte la femme aux cygnes.

"Des petits plaisirs, je ne m'en fais plus. Si, je m'en fais quand je suis ici", rectifie-t-elle. Puis elle part, décrochant avec d'infinies précautions son sac en plastique accroché à une jeune pousse d'arbre qu'elle ne veut pas briser.

Pas d'histoire, pas de commentaire, pas de voix off: juste l'impact des témoignages et des visages filmés de près, des fragments de vie.

"Nous n'avons pas à mettre nos mots sur les mots des autres. Ce film est destiné principalement à mettre en valeur les leurs", explique à l'AFP Jean-Pierre Duret. "Nous n'avons pas de leçons à donner, chacun ressort du film avec des mots, des visages et doit faire son propre travail".

"T'es devenue quoi?"

Pendant trois mois, le couple de réalisateurs a suivi des habitants de Givors qui luttent ainsi chaque jour pour survivre, rencontrés par le biais d'une organisation caritative ou comme cette femme, au hasard de leurs déambulations dans la ville.

Ils ont aussi filmé le quotidien des bénévoles qui leur viennent en aide, l'entreprise d'insertion, les tournées pour collecter les invendus des supermarchés, l'"épicerie" installée dans les locaux du Secours populaire.

"Vous étiez venu le 28 novembre, vous êtes un peu en avance, c'est trop tôt pour vous servir", explique avec bienveillance une volontaire à l'homme aux cheveux gris, l'air fatigué, qui se présente ce jour-là. "Je n'ai plus rien à manger. Il me restait un steak haché, je l'ai mangé hier soir", répond-il.

"Je suis un peu énervée d'être là", dit pudiquement une sexagénaire qui vient pour la première fois demander de l'aide. "Avec 109 euros, je ne peux pas...".

Cette ancienne cadre d'une maison d'édition, qui gagnait jadis "20 à 30.000 francs par mois", cherche encore un emploi: "quand tu retombes sur des fiches de paie, des papiers, tu te dis: t'es devenue quoi?".

Jean-Pierre Duret et Andréa Santana ont "tout fait" pour que ce film sorte avant les municipales: "notre objectif était qu'il serve à un débat". Mais en se "plaçant sur le plan citoyen" plus que politique.

"Nous sommes des millions à ne pas aimer cette société à deux vitesses que nous sommes en train d'accepter", estime le réalisateur. "Cela franchit allègrement les rapports gauche/droite".

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