Sarajevo: la photo flash-back des années noires

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Dans Sarajevo assiégée, par un automne glacial, des Bosniens transportent du bois pour chauffer leurs maisons. Nous sommes en 1992. Un photographe de l'AFP en route pour le front immortalise la scène. Il n'imagine pas que, 20 ans plus tard, son image va vivre une nouvelle histoire.

Le garçon sur la photo s'appelle Vladimir Vrnoga. Il a 17 ans et la guerre en Bosnie va contrecarrer son projet de devenir vétérinaire. Le photographe s'appelle Patrick Baz. Il est libanais, habitué des reportages en zone de guerre et vient d'arriver à Sarajevo pour une mission de trois semaines. Les deux hommes se croisent, échangent quelques mots. Puis chacun poursuit sa route. L'idée qu'ils pourraient se revoir un jour ne leur effleure même pas l'esprit.

Au printemps 2012, un journaliste de la BBC, Adrian Brown, réalise un web-documentaire sur le 20e anniversaire du siège de Sarajevo. Pour illustrer une séquence sur les terribles privations à laquelle était soumise la ville, cernée trois ans durant par les paramilitaires serbes, il choisit la photo de Vladimir prise par Patrick Baz. "Le regard angoissé de ce garçon a captivé mon attention", justifie Adrian Brown.

Et c'est alors qu'à 8.000 km de là, en Californie, un homme pianote sur son téléphone portable et tombe sur le web-documentaire de la BBC. Il se fige: le garçon sur la photo, le porteur de bois au regard angoissé, c'est lui!

"J'ai reçu un choc terrible", raconte Vladimir Vrnoga, joint au téléphone par l'AFP. "Pour moi, ça a été un vrai flash-back. Vingt ans après, tout à coup, j'étais revenu dans Sarajevo pendant la guerre. Je reniflais l'humidité de l'air. J'avais de nouveau mal aux mains, couvertes d'ampoules à cause des heures passées à couper du bois avec un couteau de boucher. J'avais de nouveau faim, et surtout froid. Un froid terrible".

"Cette photo m'a rappelé toutes les souffrances endurées", poursuit-il. "La nuit tombée, la température devenait vraiment glaciale. Pour nous chauffer, nous devions ramasser des bouts de bois. Pour manger, nous n'avions pratiquement que du riz. Et puis, il y avait les snipers. Ils tiraient vraiment sur tout. Ils tiraient sur les enfants. Ils tiraient même sur les chats".

Après trois dures années dans l'armée bosnienne, Vladimir Vrnoga se réfugie en Autriche, puis gagne les Etats-Unis. Il vit aujourd'hui avec sa mère, sa femme et sa fille de trois ans à Chico, au nord de San Francisco, où il est employé par un grand fabricant de boissons. Après s'être reconnu sur le webdoc, il a contacté la BBC qui l'a mis en relation avec Patrick Baz. Les deux hommes ont échangés des mails émus. Ils espèrent se rencontrer un jour.

Le reporter de l'AFP, aujourd'hui responsable de la photo pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, garde un souvenir flou de sa brève rencontre avec Vladimir. Mais les retrouvailles fortuites avec son sujet 20 ans plus tard ont réveillé, chez lui aussi, de sombres souvenirs.

"En arrivant à Sarajevo, je retombais dans le Liban de mon adolescence", raconte Patrick Baz. Mais "à Beyrouth, même à l'époque la plus noire, on pouvait toujours sortir de la ville, trouver un endroit tranquille. Alors que Sarajevo, c'était une souricière. Une ville moderne, où les gens n'avaient rien à manger, rien pour se chauffer, où ils se faisaient descendre par des snipers en allant à la boulangerie".

Comme beaucoup d'envoyés spéciaux en Bosnie, Patrick Baz se souvient de l'empathie particulière qu'il a éprouvé pour les habitants de Sarajevo.

"Dans des conflits, je me suis souvent retrouvé en plein désert, sous la tente, ou du moins dans des environnements très différents de ceux auxquels j'étais habitué", continue-t-il.

"Là, j'étais dans une ville à l'architecture européenne, peuplée de gens qui avaient le même style de vie que moi, qui écoutaient la même musique que moi. On arrivait en Bosnie en voiture blindée, en portant des casques et des gilets pare-balles. Mais on se sentait ridicules. Ces gens vivaient comme toi et moi, ils allaient au restaurant, au café, il y avait même des boites de nuit. Alors, on laissait tomber notre accoutrement. On avait honte."

Autant de souvenirs ressuscités par un cliché vieux de vingt ans, ressorti des archives et tombé par hasard sous les yeux de la bonne personne, au bon moment.

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