Samy Chaar (Lombard Odier) : « Les Européens n'ont réussi pour le moment qu'à gagner du temps »

Boursorama le 18/10/2012 à 18:00
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L’action non conventionnelle des banques centrales a permis aux dirigeants européens de gagner du temps mais la zone euro ne pourra pas réduire son stock de dettes sans restructuration organisée estime Samy Chaar, stratégiste chez Lombard Odier.

Qu’attendez-vous du sommet européen de Bruxelles des 18 et 19 octobre ?

Samy Chaar : Peu de grandes avancées sont attendues mais on espère des éclaircissements, principalement sur l’union bancaire. Problème, l’Allemagne rechigne. Elle n’a pas les moyens financiers de soutenir l’ensemble des banques européennes en difficulté. Elle-même doit protéger son système bancaire et devra probablement recapitaliser certains établissements. Elle n’a pas envie d’utiliser ses propres cartouches pour effectuer des transferts fiscaux vers les autres Etats européens. De même, Angela Merkel a en ligne de mire des élections générales l’an prochain. La chancelière doit rester en phase avec son peuple. Si ce dernier a l’impression qu’elle privilégie la périphérie européenne au détriment du système financier allemand, la sanction sera inévitable...

Le pire de la crise de l’euro est-il vraiment passé, selon vous, comme le pense François Hollande ?

S.C : J’en doute. La zone euro doit réduire son excès de dette et de capacités mais les dirigeants européens se refusent à prendre les décisions qui finiront par s’imposer. Au lieu de cela, on préfère gagner du temps. Ceci est rendu possible grâce à l’activisme des banquiers centraux, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis d’ailleurs. C’est le monde occidental dans son ensemble qui doit réduire son stock de dettes.

Donc, selon vous, les initiatives nombreuses prises en Europe depuis le déclenchement de la crise (FESF/MES, LTRO, OMT etc.) n’ont servi qu’à une seule chose : gagner du temps ?

S.C : Oui. Une preuve ? La situation grecque ou espagnole n’a cessé de se dégrader ! On ne règle pas un problème de solvabilité avec de la liquidité. Je ne dis pas que les initiatives prises n’étaient pas nécessaires. Mais tout cela reste insuffisant. Ces mécanismes ne suffiront pas à réduire le niveau de dette publique et surtout privée d’un pays comme l’Espagne. Tout comme les politiques conventionnelles d’austérité, ou même de croissance, ne peuvent aboutir à diminuer le fardeau de la dette.

Que préconisez-vous alors ?

S.C : Il faut passer par des défauts organisés de dettes souveraines ou de systèmes bancaires nationaux. Les détenteurs de dettes doivent accepter de matérialiser leurs pertes. Concernant l’Espagne, une restructuration d’une partie significative du système bancaire pourrait passer par la création d’une « bad bank » qui endosse les pertes des établissements fragilisés. Cela permettrait à terme d’améliorer la situation du pays et pas seulement de reporter dans le temps la résolution des problèmes. L’initiative en revient aux dirigeants politiques qui n’ont eu de cesse depuis le début de la crise, malgré quelques initiatives, de « démissionner » au profit des autorités monétaires. En clair, les politiques se reposent sur les banques centrales... Ces dernières sont prêtes à jouer les pompiers dans l’intervalle mais il faut que les dirigeants politiques reprennent la main plus rapidement.

Supposons qu’une partie des dettes publiques et privées soit effacée. Le problème de la dynamique de croissance de la zone euro resterait entier...

S.C : Restructurer la dette permettrait déjà de repartir sur des bases plus saines. Ensuite, il est clair que l’Europe souffre d’un problème de compétitivité pour renouer avec une croissance plus forte. Deux issues principales pour restaurer cette compétitivité : soit domestique avec une baisse des coûts (les salaires), ou extérieure avec une baisse du cours de la monnaie pour dynamiser les exportations. L’activisme monétaire des banques centrales occidentales (BCE, FED, BOE, Banque du Japon etc.) va d’ailleurs dans ce sens en visant un rééquilibrage de leurs devises avec les pays émergents (Chine principalement). La guerre des monnaies existe aujourd’hui entre pays émergents et pays développés, pas entre les Etats-Unis et la zone euro !

Pour revenir à la situation française, doit-on redouter une aggravation de la crise ?

S.C : La France est entre deux eaux. Sa situation n’est pas comparable à celle de la Grèce ou de l’Espagne mais elle n’est pas un pays des plus vertueux. L’équilibre reste précaire. François Hollande avait eu le mérite, pendant la campagne, de dénoncer l’austérité fiscale. Il avait raison. Trop d’austérité fiscale peut tuer le patient. Or, le budget présenté la semaine dernière risque d’engager la France dans une dynamique qui pourrait se révéler néfaste. Il ne faut pas que la France reproduise les erreurs de la Grèce, de l’Espagne et de l’Italie. Les politiques d’austérité conduisent à l’impasse.

A plus long terme, la zone euro peut-elle s’en sortir ?

S.C : A long terme, la zone euro existera probablement mais pas dans sa forme actuelle. En 2013, la Grèce va entrer dans sa sixième année consécutive de récession ! Pour ce pays, le coût du maintien dans la zone euro se révèle exorbitant, au prix de tensions sociales très denses. Au bout du compte, elle aura intérêt à en sortir, même si la décision politique est très difficile à prendre. In fine, l’ajustement à l’extérieur de la zone euro se révèlera moins douloureux, grâce à la réintroduction d’une monnaie dévaluée, qu’un ajustement domestique qui ne peut se réaliser qu’au prix d’une déflation punitive. Si les Grecs avaient choisi de sortir de la zone euro il y a quatre ans, ils seraient très probablement dans une situation moins dramatique que celle d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Julien Gautier

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  • M9566237 le dimanche 21 oct 2012 à 19:59

    Excellente analyse.

  • M1613438 le dimanche 21 oct 2012 à 08:52

    du bon sens!Personne,même un etat ne peut vivre avec une dette permanente

  • M4554194 le vendredi 19 oct 2012 à 13:06

    Enfin un discours sensé.Cela me rappelle DSK après son éjac à l'insu de son plein gré déclarait en off que l'Europe devait prendre ses pertes avec la dette grec.Les politiques que des truffions qui ne pensent qu'à sauver leur siège.

  • jlucian3 le vendredi 19 oct 2012 à 11:08

    Enfin quelqu'un qui tient des propos cohérents !

  • M4154134 le vendredi 19 oct 2012 à 11:00

    Commentaires interessants et lucides qui changent des anneries de Moatti !

  • madalton le vendredi 19 oct 2012 à 10:59

    Excellente analyse.