Samy Amimour, un djihadiste passé entre les mailles du filet

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SAMY AMIMOUR, UN DJIHADISTE PASSÉ ENTRE LES MAILLES DU FILET
SAMY AMIMOUR, UN DJIHADISTE PASSÉ ENTRE LES MAILLES DU FILET

par Chine Labbé, Marie-Louise Gumuchian et Matthias Blamont

PARIS/DRANCY, Seine-Saint-Denis (Reuters) - Le parcours de Samy Amimour, l'un des trois assaillants du Bataclan, illustre certaines failles du système de surveillance et les difficultés de suivi des djihadistes présumés en France.

Connu des services antiterroristes, il a été mis en examen en octobre 2012 pour un projet avorté de départ vers le Yémen, et placé sous contrôle judiciaire.

Pendant près d'un an, il respecte ses obligations, rend son passeport et pointe chaque semaine au commissariat.

Puis, en septembre 2013, il disparaît.

Le 20 octobre de la même année, un mandat d'arrêt international est émis à son encontre, selon une source policière italienne. Mais il est trop tard.

Le jeune homme, alors âgé de 26 ans, a déjà pris la route de la Syrie, où il rejoindra les rangs de l'Etat islamique.

Comme lui, deux autres jeunes de Drancy (Seine-Saint-Denis), mis en examen dans le même dossier antiterroriste, fileront entre les doigts de la justice. Certains Drancéens les soupçonnent aujourd'hui de se trouver en Syrie.

Ce petit groupe de trois hommes sera jugé en janvier 2016 devant le tribunal correctionnel de Paris. Un procès de fantômes, sans personne sur le banc des prévenus.

"L'enquête déterminera s'il y a eu une faille", dit Sébastien Pietrasanta, rapporteur socialiste de la loi antiterroriste de novembre 2014. Mais "un homme qui sort du radar en matière terroriste, ça n'est pas entendable", ajoute-t-il. "Il doit y avoir de la réactivité".

Le cas de Samy Amimour n'est pas isolé.

La justice a également perdu la trace de deux mis hommes en examen dans l'enquête tentaculaire sur la filière dite de "Cannes-Torcy", soupçonnée d'être impliquée dans l'attaque d'une épicerie juive à Sarcelles en septembre 2012 et dans un projet d'attentat sur la Côte d'Azur.

L'un est soupçonné d'être rentré au Congo, dont il est originaire, selon une source proche du dossier. L'autre, âgé de 24 ans, pourrait se trouver en Syrie, selon certains membres de sa famille.

"LES JUGES RATISSENT EXTRÊMEMENT LARGE"

En mai dernier, dans un entretien à Reuters, le procureur de Paris, François Molins, reconnaissait l'existence d'un risque.

"Des personnes à qui on a fait confiance et qu'on a placées sous contrôle judiciaire ont disparu", disait-il.

La question de la pertinence du placement sous contrôle judiciaire de suspects en matière terroriste pourrait ainsi être relancée par cette affaire.

"Les magistrats se posent tout le temps la question" du meilleur régime de surveillance, souligne Virginie Duval, présidente de l'Union syndicale des magistrats (USM), majoritaire dans la profession. Mais "on ne peut pas mettre tout le monde en détention provisoire", ajoute-t-elle.

D'autant plus qu'en matière terroriste, "les juges ratissent extrêmement large", indique un avocat impliqué dans plusieurs dossiers djihadistes.

"Juridiquement parlant, le terrorisme, c'est aussi un mec qui va donner de l'argent à une association soupçonnée de financer à la marge des groupuscules djihadistes".

Aujourd'hui soupçonné d'être l'un des auteurs des attaques les plus sanglantes en Europe depuis les attentats de Madrid en 2004, le profil de Samy Amimour était sans doute bien différent à l'époque, souligne Virginie Duval, qui appelle à ne pas "refaire l'Histoire aussi longtemps après".

Sans l'option du contrôle judiciaire, et avec la prison comme seule option, les magistrats pourraient par ailleurs choisir de ne pas mettre en examen ces suspects, ce qui aurait un effet négatif, dit un avocat au fait de ces dossiers.

Et de rappeler que le contrôle judiciaire reste assez exceptionnel dans le domaine. "C'est un petit exploit à chaque fois qu'on arrive à sortir un suspect" de prison, dit-il.

Dans les affaires de filières de départ vers la Syrie et l'Irak, 139 personnes ont été placées en détention provisoire et 95 sous contrôle judiciaire, dit-on de source judiciaire. Sur 22 mis en examen dans le dossier Cannes-Torcy, huit sont libres sous contrôle judiciaire.

Pour Samy Amimour, la procédure administrative - du constat de la violation du contrôle judiciaire jusqu'à sa notification au magistrat chargé du dossier - a pu prendre du temps, soulignent plusieurs magistrats. Les commissariats, débordés, tardent souvent à faire remonter l'information.

"MAUVAISES FRÉQUENTATIONS"

Perdu de vue par les autorités, Samy Amimour a été brièvement retrouvé par son père en juin 2014, quand ce commerçant de vêtements a tenté de le récupérer en Syrie.

Lors de ce périple, raconté quelques mois plus tard dans Le Monde, il vit des "retrouvailles très froides" et découvre que son fils, qui se déplace en béquilles, se fait appeler "Abu Hajia".

"Il ne m'a pas emmené chez lui, ne m'a pas dit comment il s'était blessé, ni s'il combattait", dit alors le père, qui ajoute ne pas avoir été "débriefé" par la police à son retour.

A Drancy, où il a grandi, d'anciens voisins se souviennent de son évolution, du jeune "calme" qui "rasait les murs" au garçon radicalisé qui a "commencé à dérailler" après s'être rapproché de "mauvaises fréquentations".

"Il avait de bonnes notes, Il ne traînait pas. Quelque part il aurait dû faire beaucoup mieux que nous", témoigne Bertrand, chauffeur-livreur de 20 ans.

"Ça n'était pas du tout un cas social, un délinquant, c'était quelqu'un de très poli, qu'on décrivait comme très timide", abonde le maire centriste de la ville, Jean-Christophe Lagarde, qui dit bien connaître sa mère.

Selon lui, c'est à partir du moment où Samy Amimour a fréquenté une mosquée du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), "lieu de recrutement" où certains radicaux "sévissent", assure-t-il, que les choses ont changé.

Mais le maire du Blanc-Mesnil réfute toute dérive, tout comme plusieurs fidèles interrogés devant le lieu de culte.

A l'époque, la mère de Samy Amimour ne sait pas vers qui se tourner pour arrêter la dérive de son fils. Les associations de parents n'existent pas encore, pas plus que le numéro vert ou les programmes de prévention de la radicalisation lancés à partir d'avril 2014 et auxquels six millions d'euros auront été consacrés en 2015.

"Quand il s'est fait arrêter et retirer son passeport, elle était un peu soulagée, car elle s'est dit 'au moins il ne pourra pas partir'", raconte Jean-Christophe Lagarde. "Mais il est parti quand même."

(avec Antonella Cinelli à Rome, édité par Yves Clarisse)

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