RPT FEATURE-Nuit Debout, un mouvement sans tête qui continue de marcher

le , mis à jour à 17:13
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 (Répétition pour préciser qu'il s'agit du 11 avril § 5) 
    * Le mouvement persiste dans une cinquantaine de villes 
    * Un mot d'ordre de "convergence des luttes" 
    * Peine à rassembler au-delà de militants déjà engagés 
    * Une ampleur bien moindre que les Indignés espagnols 
 
    par Julie Carriat 
    PARIS/LYON/TOULOUSE, 13 avril (Reuters) - Depuis 13 nuits, 
la place de la République, à Paris, voit plusieurs centaines 
d'étudiants, militants et curieux se rassembler autour d'une 
estrade où la parole passe d'anonyme en anonyme, avec en ligne 
de mire une large contestation du gouvernement et de la 
"privatisation de la démocratie".  
    Nuit Debout, né le 31 mars à l'issue d'une manifestation 
contre la Loi Travail au mot d'ordre de "Après la manif, je ne 
rentre pas chez moi", entend faire converger des luttes 
disparates et rappelle, en miniature, les Indignés espagnols ou 
encore le mouvement Occupy Wall Street.  
    Retrait du projet de Loi Travail, zone à défendre du futur 
aéroport de Notre-Dame-Des-Landes, ouvriers licenciés de 
Goodyear, dénonciation globale des "patrons" et du libéralisme, 
féminisme et écologie, le mouvement brasse des arguments 
disparates et suscite l'incompréhension des élites. 
    "Ce qui nous rassemble, ce sont les injustices que nous 
subissons tous. Nous devons nous réapproprier ce dont on nous a 
dépossédés, nous auto-représenter", explique Adèle, 34 ans et 
sociologue de formation à Toulouse, où le mouvement a essaimé, 
comme dans une cinquantaine de villes de province. 
    A Paris, lors de l'assemblée générale du 42 mars (lundi 11 
avril dans le calendrier grégorien, modifié par le mouvement), 
des étudiants se mélangent avec des encartés au Nouveau parti 
anticapitaliste (NPA) ou encore des ouvriers syndiqués à Sud. 
    Des figures politiques -- Eric Coquerel, élu du Parti de 
Gauche, ou Olivier Besancenot (NPA), souvent présent -- se font 
discrètes. Au stand Unef, une militante en interpelle une autre 
: "Y'a le Parti de Gauche qui racole les jeunes, là!" 
         
    "GRÈVE GÉNÉRALE" 
    Pour Albert Ogien, sociologue directeur de recherche au 
CNRS, Nuit Debout "reste limité à ces cercles de gens qui depuis 
des années participent à ces cercles de réflexion, confiné à ces 
gens à la gauche de la gauche". 
    En dépit de son refus de toute hiérarchie, deux figures  
engagées de longue date se détachent du mouvement : le 
réalisateur de "Merci Patron", un film sur deux salariés d'un 
grand groupe au chômage, et rédacteur en chef du journal Fakir 
François Ruffin et l'économiste "atterré" Frédéric Lordon. 
    Ce dernier s'est prononcé samedi à la tribune pour une 
"grève générale", tandis que François Ruffin, qui dénonce la 
"ponction des actionnaires" sur l'économie française, exhorte 
lui à "brasser plus large" sur la place de la République et à 
toucher les banlieues et les campagnes. 
    En dépit de l'engagement de ses militants, les discours de 
la Nuit Debout prennent garde à tenir à distance partis et 
syndicats, et refusent l'émergence de leaders.  
    Lundi, à Paris, un syndicaliste Sud de Renault venu 
témoigner à la tribune s'explique: "On n'est ni pour ni contre 
les syndicats, c'est une mobilisation populaire et démocratique 
des travailleurs qui dépasse le cadre syndicaliste". 
    Le mouvement, outre son objectif de lutte très large, est 
loin d'être un phénomène de masse, du moins pour l'instant. 
    Quand les Indignés de la Puerta del Sol ou les manifestants 
d'Occupy Wall Street étaient des dizaines de milliers en 2011, 
ils ne sont pour le moment que quelques centaines à Paris, 
Toulouse ou Lyon. 
    Albert Ogien, qui reconnaît la filiation de Nuit Debout avec 
les Indignés, tempère la portée du mouvement dans le contexte 
français : "Pour un Mai-68 il ne faut pas être un millier, il 
faut tout un pays". 
    "En Mai-68 les gens voulaient la révolution, maintenant on 
ne sait pas ou on va. Une occupation ne peut pas durer 
indéfiniment", ajoute-t-il, en saluant toutefois les effort de 
Nuit Debout pour dépasser la place de la République. 
    Le mouvement Banlieue Debout, emmené par le Fresnois Almamy 
Kanouté, tente en effet de sortir de l'entre-soi parisien, 
notamment à Montreuil où ils étaient 200 vendredi dernier. 
      
    AGORA ANONYME 
    Dans toutes les villes où Nuit Debout se réunit, le tableau 
est le même. Le mouvement organise son occupation avec cantines, 
stands de palettes récupérées et, au centre, l'agora.  
    Ils étaient peut-être 500 mardi soir à Lyon, sagement assis 
par terre, dans des vapeurs de cigarettes, de cannabis et de 
bière. Sur le côté se tient une scène improvisée, où les 
orateurs, anonymes, ou au mieux présentés par leur prénom, se 
succèdent et tentent de se faire entendre au micro. 
    L'assemblée utilise ce drôle de langage mis au point dans 
les rassemblement Nuit Debout. On agite les mains pour dire 
qu'on est d'accord. On croise les bras pour voter contre. 
    Les militants sont divisés en différentes commissions, 
consacrées chacune à une cause particulière.  
    Ce soir-là, la commission "politiser l'espace public" 
raconte ses actions, et notamment la distribution de "fausses 
contraventions sur les pare-brises des voitures avec des vers de 
Jacques Prévert" et le slogan "Rêve général". 
    Mais ces relents de Mai-68 ne font pas l'unanimité.  
    "Dans cette affaire, la démagogie jeune et l'emballement 
médiatique ont fonctionné à plein", affirme-t-il notant que "ces 
ersatz de 68 sont le symptôme de la fin d'un cycle historique en 
décomposition", a déclaré le sociologue Jean-Pierre Le Goff dans 
une interview publiée mardi dans Le Figaro. 
     
    LA CLASSE POLITIQUE PARTAGÉE 
    Droite et gauche se sont positionnés face au mouvement. Au 
gouvernement, une tolérance teintée d'avertissement est de mise. 
    Si le Premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis 
est allé faire un tour incognito à République dès les débuts du 
mouvement, il a depuis dénoncé la violence qui s'y est invitée. 
La nuance a été reprise par Myriam El Khomri, distinguant lundi 
sur Europe "liberté de manifester" et "liberté de casser". 
    Lundi, les CRS ont évacué la place de la République et 
détruit les installations de fortune du groupe, mais le 
mouvement s'y est depuis réinstallé, soumis à une forte 
surveillance policière sans pour autant être interdit. 
    Des membres du gouvernement comme Thierry Mandon et Axelle 
Lemaire se sont rendus place de la République. 
    "Il y a une véritable aspiration à un changement, on 
s'interroge sur la façon de faire de la démocratie, une grande 
défiance vis-à-vis de tout ce qui représente une institution 
publique, doublée d'une méconnaissance de leur fonctionnement", 
a raconté à Reuters la secrétaire d'Etat chargée du Numérique. 
    "Je vois tout cela comme un laboratoire, une tentative, mais 
difficile à ce stade de voir sur quoi cela pourrait déboucher."  
  
    A droite, hormis Nathalie Kosciusko-Morizet qui a salué dans 
les médias "une génération qui se pose des questions", 
l'opposition à Nuit Debout est massive. 
    François Fillon a jugé le mouvement incompatible avec l'état 
d'urgence toujours en vigueur.  
    Le Front national qualifie lui dans un communiqué publié 
mercredi la place de la République de "centre opérationnel du 
saccage de Paris". 
    Posée aux manifestants, la question de l'issue du mouvement 
irrite: "On nous demande de donner un sens à ce mouvement alors 
que nous sommes en train de le construire. Laissez-nous du 
temps", réclame Adèle, à Lyon.  
    A Paris, Pierre, la vingtaine, n'hésite pas: "La grève 
générale et le blocage de l'économie". 
    Faute de revendication précise en dehors du retrait du 
projet de loi El Khomri, l'avenir du mouvement paraît incertain. 
    Pour François Miquet-Marty, de l'institut de sondages 
ViaVoice, "c'est un mouvement riche en terme d'aspiration 
démocratique mais pauvre en terme de vision partagée".  
    "Il est difficile d'identifier quelle forme cela peut 
prendre à l'avenir et avec quelle portée politique", dit-il, 
ajoutant que "pour l'exécutif c'est quelque chose qu'il serait 
dangereux de laisser s'amplifier". 
 
 (Avec Johanna Decorse à Toulouse, Catherine Lagrange à Lyon, 
Ingrid Melander, Elizabeth Pineau et Laetitia Volga, édité par 
Yves Clarisse) 
 
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  • M7163258 il y a 8 mois

    "explique Adèle, 34 ans et sociologue de formation à Toulouse" Sans commentaires

  • M940878 il y a 8 mois

    sont d'un ridicule ....

  • dotcom1 il y a 8 mois

    Je n'y vois qu'un soubresaut du cadavre communiste, qui n'a rien retenu des drames du XXe siècle, et ce ceux qui continuent encore aujourd'hui à Cuba, au Vénézuela ou au Brézil. La plus réac des manifs.