RPT-ECLAIRAGE-En Iran, les dividendes de l'accord nucléaire se font attendre

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 (Répétition sans changement d'une dépêche transmise samedi dans 
la nuit) 
    * Les sanctions US restantes difficiles à contourner 
    * Les banques étrangères se montrent frileuses 
    * Si elles contrevenaient aux sanctions encore en place, 
    * elles pourraient se voir fermer l'accès au marché US 
 
    par Samia Nakhoul et Richard Mably 
    TEHERAN, 30 mai (Reuters) - En Iran, l'ouverture économique 
et l'arrivée massive des investisseurs étrangers promises par 
l'accord sur le nucléaire et la levée des sanctions 
internationales se font attendre. En cause : l'opacité des 
milieux d'affaires et l'attitude ambivalente des Etats-Unis. 
    Les hôtels de Téhéran grouillent d'hommes d'affaires en 
quête d'opportunités dans ce nouveau grand marché émergent de 
quelque 80 millions d'habitants, plus développé industriellement 
que la plupart des pays pétroliers mais isolé depuis la 
révolution islamique de 1979. 
    Mais ces investisseurs étrangers attirés par la levée des 
sanctions par l'Europe et les Etats-Unis en janvier dernier, six 
mois après la conclusion de l'accord historique sur 
l'encadrement des activités nucléaires de Téhéran de juillet 
2015, se heurtent à une série d'obstacles. 
    Ils sont principalement de deux ordres : la résistance des 
durs de la République islamique qui craignent qu'une ouverture 
ne viennent compromettre leurs intérêts économiques et la peur 
des investisseurs étrangers de contrevenir aux sanctions 
américaines non encore levées et d'en subir les conséquences. 
    Les Etats-Unis maintiennent notamment l'interdiction des 
transactions en dollars liées à l'Iran qui sont traitées via le 
système financier américain ainsi que les sanctions contre les 
individus et les sociétés considérés comme des soutiens au 
"terrorisme d'Etat". 
    Avec, en ligne de mire, le corps des Gardiens de la 
révolution islamique (CGRI ou pasdarans), représentant de 
l'establishment théocratique en Iran et son bras armé à 
l'extérieur. L'organisation paramilitaire, qui se bat en Syrie 
aux côtés du président Bachar al Assad, a développé un empire 
économique, dont les intérêts vont de la construction à la 
banque, mais son nom apparaît rarement en tant que tel. 
     
    LIENS AVEC LES PASDARANS 
    Or, les grandes banques et investisseurs étrangers craignent 
de se retrouver au ban du système bancaire international s'il 
venaient à traiter, même par erreur, avec des organismes faisant 
l'objet de sanctions.  
    Un autre facteur d'incertitude est la montée en puissance de 
Donald Trump, soulignent les analystes en Iran et les dirigeants 
d'entreprises étrangères. Le milliardaire américain, qui sera 
vraisemblablement le candidat du Parti républicain pour 
l'élection présidentielle du 8 novembre prochain aux Etats-Unis, 
a menacé de revenir sur l'accord nucléaire conclu avec l'Iran. 
    Quand ils étudient l'actionnariat des sociétés iraniennes 
qu'ils approchent en vue de faire affaire, les dirigeants 
étrangers disent souvent détecter des liens avec les pasdarans. 
C'est le cas de Claude Béglé, président exécutif de SymbioSwiss, 
une société suisse spécialisée dans la logistique et les 
infrastructures. 
    "Nous avons effectué un grand nombre de vérifications 
préalables et nous avons constaté que les noms des institutions 
figurant sur la liste des sanctions de l'Ofac (l'Office de 
contrôle des actifs étrangers du Trésor américain) ne sont 
souvent pas très loin", déclare-t-il en faisant apparemment 
référence au CGRI. 
    "Quand vous regardez la structure actionnariale au deuxième 
ou au troisième niveau, vous voyez alors apparaître de tels 
noms. Ils sont là", ajoute-t-il. "Très souvent, quand vous 
regardez les entreprises qui réussissent en Iran, vous le voyez. 
Et, à moins que ces sociétés ne soient désireuses de modifier 
les structures de leurs conseils d'administration en 
conséquence, il sera très difficile de lever des financements 
internationaux pour travailler avec ce genre d'entités." 
    Même un contact non volontaire avec une partie iranienne 
sous le régime des sanctions est susceptible de déboucher sur 
des pénalités financières très lourdes de la part du Trésor 
américain. Le contrevenant peut alors être banni de fait des 
marchés financiers américains, perspective particulièrement 
dissuasive dans une économie mondialisée. 
     
    EN COULISSES 
    Selon Alexander Gorjinia, qui a participé à la deuxième 
délégation d'hommes d'affaires allemands à se rendre en Iran en 
août 2015, "le principal problème concerne les banques." Ainsi, 
dit-il, l'Ofac estime que c'est aux entreprises et aux banques 
étrangères qui opèrent en Iran d'établir si la compagnie 
iranienne avec laquelle elles vont traiter est "propre". 
    "L'entreprise étrangère doit faire une enquête sur la 
société iranienne (avec qui elle veut faire affaire), voir si 
elle est liée aux Gardiens de la révolution ou si elle en fait 
partie", précise-t-il. 
    "Il faut enquêter sur ses opérations, sur la façon dont elle 
opère en coulisses. Nous devons travailler avec des sociétés qui 
ont de l'argent et la plupart font partie des Gardiens de la 
révolution." 
    Les entreprises européennes, dit-il, ont le sentiment que 
toutes ces règles font partie d'un plan des Etats-Unis pour 
empêcher la conclusion de contrats entre l'Europe et l'Iran. 
    Les hommes d'affaires occidentaux ont tendance à penser que 
leurs homologues russes ou chinois seraient moins entravés par 
des sanctions américaines. Mais un dirigeant d'entreprise 
chinoise, qui a souhaité rester anonyme, souligne lui aussi le 
problème des banques internationales qui tournent encore le dos 
à l'Iran par crainte de ne plus avoir accès aux marchés 
financiers américains.  
    Représentant d'une société travaillant pour le secteur des 
hydrocarbures, ce dirigeant s'est rendu plusieurs fois en Iran 
après l'accord nucléaire, mais n'a pas encore signé un seul 
contrat. La plupart des sociétés iraniennes, dit-il, même quand 
la demande pour les équipements de forage qu'il vend est là, 
"n'ont pas d'argent pour payer." 
    "Elles demandent aux vendeurs de fournir les financements", 
dit-il, "mais c'est impossible parce que dans le monde entier, 
aucune banque étrangère n'ose faire affaire avec les banques 
iraniennes parce qu'elles ont peur (...), (elles attendent) que 
les grandes banques (internationales) commencent à faire des 
affaires, mais les banques européennes ont encore peur des 
banques américaines." 
     
    MAUVAISE GESTION 
    Les dirigeants iraniens estiment de leur côté s'être fait 
berner par le volet levée des sanctions de l'accord nucléaire. 
    "Sur le papier, les Etats-Unis autorisent les banques 
étrangères à traiter avec l'Iran, mais, en pratique, ils créent 
une Iranophobie de sorte que personne ne fasse affaire avec 
l'Iran", a déclaré le mois dernier l'ayatollah Ali Khamenei, le 
Guide suprême de la révolution. 
    Claude Béglé rapporte que le président iranien Hassan Rohani 
a demandé au président suisse qui était en visite en Iran de 
faire pression sur les grandes banques suisses pour qu'elles 
enclenchent le financement des opérations étrangères en Iran. 
    "Mais, naturellement, le gouvernement suisse ne peut pas 
dire à une société privée de faire cela", souligne le dirigeant 
de SymbioSwiss. "Il peut dire qu'il verrait cela d'un oeil 
favorable, il peut même envisager des garanties, mais à la fin, 
c'est à la banque elle-même de décider." 
    Autre obstacle, le Corps des gardiens de la révolution et 
les autres groupes d'intérêt qui se sont constitués autour de 
l'ayatollah Khamenei sont hostiles à l'ouverture du pays aux 
étrangers, estiment certains analystes, parce qu'ils ont su 
profiter de la mise en place des sanctions internationales liées 
aux activités nucléaires de l'Iran pour contrôler l'activité 
économique du pays. 
    "De nombreux groupes d'intérêt sont devenus très riches en 
raison de la crise économique", souligne Hossein Raghfar, 
professeur d'Economie à l'université Alzahra de Téhéran. "Ils ne 
veulent pas que les sanctions soient levées." 
    Saeed Laylaz, économiste proche du président Rohani, estime 
pour sa part que l'économie iranienne a été mise à genoux plus 
par une mauvaise gestion que par les sanctions. Emprisonné après 
la répression des manifestations de 2009 contre l'élection 
présidentielle ayant permis de reconduire Mahmoud Ahmadinejad 
pour un second mandat, il ne sous-estime pas l'hostilité à 
l'ouverture économique de ceux qui ont des positions acquises. 
    "Je pense fermement qu'une certaine frange du régime a et a 
eu le projet de créer des sanctions contre l'Iran pour 
dissimuler sa mauvaise gestion et le pillage de la richesse 
économique qu'elle a organisé." 
 
 (Danielle Rouquié pour le service français) 
 
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