Roger Paluel-Marmont: « À un moment, il faut rendre à la vie ce qu'elle nous a donné »

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INTERVIEW - À 98 ans, l'ancien président et actionnaire de la Cie Lebon veut changer le regard sur les maladies mentales. Il explique pourquoi.

Roger Paluel-Marmont - président du fonds de dotation Entreprendre pour aider - a conservé un bureau au sein de la Compagnie Lebon. Élégant, précis, choisissant avec soin ses mots, le chef d'entreprise a accepté de faire une entorse à sa discrétion habituelle. L'occasion de comprendre comment il est devenu philanthrope.

LE FIGARO. - Vous n'avez jamais été très friand de la presse, mais vous avez accepté de parler de votre fonds de dotation. Une aventure philanthropique dans laquelle vous vous êtes lancé à plus de 90 ans. Pourquoi?

Roger PALUEL-MARMONT. -Je n'ai jamais en effet entretenu de rapports très étroits avec la presse. J'ai toujours pensé qu'il fallait être discret. Plus on est discret, plus on est heureux! Il n'y a pas d'âge pour entreprendre si c'est pour aider les moins favorisés.

Votre famille est le principal actionnaire de la Compagnie Lebon. Votre fonds de dotation a-t-il un lien avec elle?

Non, aucun, c'est un fonds personnel, ce n'est pas une fondation d'entreprise. J'ai eu une vie bien remplie de chef d'entreprise. J'ai créé plusieurs sociétés qui ont constitué le groupe Paluel-Marmont à partir de 1963. Et j'ai été un des premiers créateurs de sociétés mobilières d'investissement qui ont donné naissance aux sicav. Plus tard, on m'a demandé d'intervenir dans la Compagnie Lebon à un moment où elle traversait une période délicate. Elle avait le monopole de la fabrication et de la distribution du gaz et d'électricité en Catalogne, dans l'ouest de la France, en Algérie et en Égypte. Ces activités ont été toutes progressivement nationalisées. À la demande des dirigeants de l'époque, mon groupe est entré au capital. Plus tard, nous avons fusionné nos entreprises. Depuis longtemps, j'ai cessé toute fonction dans le groupe. Mes deux fils en ont assumé successivement la présidence. Ma famille, qui détient 60 % environ du capital, a décidé de confier la direction de la Compagnie Lebon à des personnalités qui ne sont pas de la famille et dirigent aujourd'hui la Compagnie avec une remarquable compétence. Depuis cinq ans j'ai cessé toute activité dans le groupe et même j'ai cessé d'être membre du conseil d'administration. À partir d'un certain âge, il est sage de laisser la place et la responsabilité de l'avenir aux plus jeunes.

Il y a aujourd'hui plus de sicav que de sociétés cotées. Quel regard portez-vous sur l'épargne aujourd'hui?

Une des idées de base de ma vie a été de permettre aux nombreuses personnes qui ont amassé des économies, mais pas une fortune - car le mot fortune implique des sommes plus importantes -, aient réellement les moyens de les gérer d'une façon raisonnable, notamment la partie composée de valeurs mobilières. Au début des années 1960, ce n'était pas le cas. Je garde à l'esprit en permanence l'histoire de mon grand-père, ingénieur des Ponts et Chaussées en province, qui a été ruiné, comme beaucoup d'autres Français, parce qu'il avait aveuglément souscrit à des emprunts, notamment russes, qui n'ont jamais été remboursés. Ce souvenir cuisant a entraîné sans doute mon orientation vers la finance. Je suis devenu un des promoteurs de l'épargne collective. Aujourd'hui, même ceux qui ont une épargne réduite ont les moyens de la gérer en s'appuyant sur de multiples organismes compétents.

La Compagnie Lebon est cotée, mais le groupe Paluel-Marmont n'existe plus et il n'y a plus d'activité d'épargne. Pourquoi ?

Parce que nous avons estimé qu'il aurait fallu, pour une affaire familiale de moyenne importance, prendre trop de risques pour développer notre activité financière. Nous avons donc décidé, à regret, mais je pense avec sagesse, de céder notre activité bancaire. Nous pressentions que le monde bancaire allait changer et que nous n'avions pas raisonnablement les moyens suffisants pour affronter la compétition qui se préparait.

Étiez-vous déjà philanthrope quand vous étiez chef d'entreprise?

Non, je n'en avais pas le temps. Être chef d'entreprise, c'est très prenant, mais dès ma jeunesse j'ai toujours eu envie de restaurer ou de construire quelque chose de durable comme j'ai rêvé de la restauration, par exemple, d'un monastère ou d'un vieux village abandonné. Je n'ai jamais eu le temps de le faire. Je n'ai pas voulu disperser mon temps car un entrepreneur qui dirige une entreprise, qu'elle soit petite ou grande, n'a qu'un devoir: la faire prospérer, investir pour jouer son rôle social et économique. C'est un rôle qui, dans la pratique, conduit souvent à des confrontations stressantes.

Qu'est-ce qui vous a amené à créer un fonds de dotation?

Dans la dernière période de ma vie, j'ai ressenti le besoin de connaître des hommes qui ne soient pas entièrement axés sur l'économie, j'ai eu besoin de changer d'air. Tout ce que je vous dis n'est pas très original, mais je le pense profondément. Comme beaucoup de personnes de mon âge, je pense qu'il faut rendre à la vie une partie de ce qu'elle vous a donné. J'estime que j'ai eu beaucoup de chance dans ma vie familiale et professionnelle. J'ai été, je crois, un chef d'entreprise heureux. J'ai une grande famille, aujourd'hui, compte tenu de mon âge, j'ai plus de 80 descendants directs dont 47 arrière-petits-enfants, dont les plus âgés vont, très prochainement, entrer dans la vie active.

Parmi vos petits-enfants, il en est un qui est médiatique, Augustin Paluel-Marmont, un des fondateurs de la marque Michel et Augustin. Un mot sur son parcours?

Augustin est un très bon communicant et un vrai entrepreneur. Après ses études universitaires, il était entré dans de grandes entreprises quand il a décidé, à la grande surprise de la famille, d'obtenir un CAP de boulangerie. Il a pris un grand risque et cela lui a réussi. Mais vous comprenez que mon regard sur Augustin est celui d'un grand-père. Beaucoup de mes petits-enfants ont réussi à construire leur vie heureusement dans le domaine qu'ils avaient choisi.

Il y a quelques années votre petit-fils a posé avec sa fille trisomique pour une campagne d'affichage destinée à changer la vision que l'on a de la trisomie. Ce fut une surprise pour vous? Cela a déterminé votre réflexion ?

Au départ, cela m'a choqué. Mais à la réflexion je me suis dit qu'il avait eu sans doute raison. Notre société doit changer son regard sur les maladies psychiques et mentales. Dans ma famille, j'ai malheureusement deux personnes touchées par ce type de maladies, l'une par l'autisme, l'autre par la trisomie. J'ai estimé que je devais faire ce que je pouvais pour aider, d'une manière générale, les personnes en situation de handicap psychique et mental et contribuer à les sortir de leur isolement. Quand un être est atteint dans une famille, c'est la famille tout entière qui est aussi atteinte: parents, grands-parents, frères et sœurs. Il ne faut plus que des personnes «différentes» soient systématiquement exclues de la société parce qu'elles font peur. C'est pour cela que j'ai créé il y a cinq ans Entreprendre pour aider. Jérôme Kohler, spécialiste de la philanthropie, que j'ai rencontré par hasard, m'a beaucoup aidé. Il est devenu bénévolement administrateur actif du fonds de dotation.

Être mécène, cela signifie quoi pour vous?

Je travaille sur l'humain. Créer ce fonds était aussi une réponse à l'évolution des mentalités dans ma propre famille. Je sens chez mes arrière-petits-enfants une certaine lassitude de la société de consommation et un besoin de donner à leur vie une orientation qui ne soit pas seulement économique. Les biens matériels ne sont pas tout. J'ai cru comprendre qu'ils voulaient que je laisse à la famille une image de générosité. Personnellement, je suis, à mon âge, plus heureux de consacrer une large partie de mon temps au développement d'Entreprendre pour aider que si je faisais attention à me reposer… en ne faisant rien. J'aurais mauvaise conscience.

Comment fonctionne le fonds?

J'ai apporté avec ma femme une somme au départ, certains grands donateurs ont eu confiance dans cette démarche. Aujourd'hui, je gère le fonds comme une entreprise privée avec, comme objectif, de le doter de fonds propres suffisants pour qu'il puisse toujours remplir sa mission. Je veux que le fonds vive après moi. Nous distribuons 100.000 euros en moyenne de subventions par an à des associations que nous avons choisies, à des équipes de recherche médicale, à des lieux d'accueil de jour… Nous voulons sensibiliser les personnes handicapées à ce que l'art peut leur apporter. L'art ne guérit pas, mais nous croyons fermement qu'il aide à vivre. Nous consacrons le temps nécessaire pour aider nos partenaires à mener leur association comme une entreprise. Nous essayons avec eux de réfléchir à des projets. Quand ces associations dirigées par des hommes et femmes de grande qualité nous disent «vous nous aidez à réfléchir», nous éprouvons une satisfaction intérieure qui va bien au-delà des subventions relativement modestes que nous avons pu leur attribuer. Le 23 juin prochain, 120 personnes handicapées mentales vont assister dans l'après-midi à la répétition générale du concert de haut niveau que donne, le soir, la fondation Singer Polignac, spécialisée dans la musique. C'est un très grand pas par l'exemple qui va contribuer à changer le regard sur les handicapés psychiques.

J'espère qu'en créant et développant ce fonds de dotation, j'ai répondu à l'attente que j'ai sentie dans ma famille.

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